Cemetery of Splendour (2015), Apichatpong Weerasethakul – ★★★★ –

M’est revenu en tête une maxime de Bresson dans ses Notes sur le Cinématographe : « Cinématographe, art militaire. Préparer un film comme une bataille. » Il rajoute en bas de page : « A Hedin, nous étions logés à l’Hôtel de France. Pendant la nuit, me poursuivait le mot de Napoléon : « Je fais mes plans de bataille avec l’esprit de mes soldats endormis ». » Le film de Weerasethakul prend alors pour moi une dimension plus grande : métaphore de la création cinématographique, Weerasethakul est le chef de guerre qui guide ses acteurs aux figures presque inanimées, bouches béantes, errant dans un monde aux frontières entre réel et imaginaire floues.

Song to Song, Terrence Malick (2017) – ● –

Le retour à une narration plus appuyée ne réussit pas du tout à Terrence Malick, celle-ci vidant de toute substance sa mise en scène. On ne peut faire abstraction de la pauvreté d’écriture de ces triangles amoureux abrutis. Malik repose tout le principe de son film sur une découverte infantile : la focale particulière de la camera GoPro. Plus Terrence vieillit, moins il semble comprendre quelque chose au cinéma. Dans Song to Song, il semble penser que le sensible n’est atteignable que par les effets du visuel, aux dépends de toute profondeur de l’image. En cela, il ne se distingue en rien des blockbusters manufactures que l’on peut voir aujourd’hui. Le sublime de ses paysages n’a plus que des qualités visuelles, éparpillées dans un film en constant mouvement, sans relief de durées, là où ceux de ses premiers films donnaient au spectateur l’expérience d’un sensible singulier, où l’image était matière aussi temporelle que visuelle. Ce fanatisme du visuel et de ses effets prête évidemment à la stéréotypisation, à laquelle n’échappe aucun personnage. Sans vigueur aucune mais plein de prétention gestuelle, ils semblent errer dans chaque plan, comme chaque plan dans l’ensemble du film. Aucune structure, aucune pensée du montage, une simple suite de vaine de visuels, gestes, paroles, d’un romantisme pompeux et passe de mode.

           Song to Song, ou le parfait manuel d’exacerbation du style lorsque l’on n’a rien à dire ni à montrer. Malick est en ce moment bouillant, mais il devrait prendre le temps de trouver sujet intéressant avant de s’aventurer plus loin sur cette pente glissante.

God Bless America (2012), Bobcat Goldthwait – ★★★ –

S’il n’apporte que rarement quelque chose de cinématographique, Goldthwait réjouit de par ses audaces thématiques et narratives. Film coup de poing, sorte de Bonnie and Clyde (référence assumée) désacralisé, on a reproché à God Bless America de finir par rejoindre ce qu’il dénonçait. Un procès de mauvaise foi, car l’on a attribué au film les reproches morales qu’on pouvait faire aux personnages. Or, on ne peut décemment pas confondre l’un avec l’autre. On le sait et on a beau le répéter, cela se fait toujours. Je ne peux m’empêcher de voir derrière cette facile critique, une manière de se dédouaner de l’empathie qu’on éprouve face à ce film. Car oui, à défaut de les encourager, on peut les comprendre ses personnages, et leur quête vengeresse de nettoyage humain n’est pas sans nous procurer une certaine euphorie cathartique. Le tour de force du film, c’est pourtant bien de nous faire sentir, une fois que la tuerie est lancée, qu’elle est déjà assez vaine, et surtout qu’elle n’est pas forcement tout à fait motive. Goldthwait nous monte admirablement dans sa première partie contre les mêmes ennemis des personnages (notamment un hallucinant travail sur le son, absolument éreintant pour le spectateur). Mais très vite, dès le premier meurtre purgatif, nous vient dans le coin de la tête le possible regret de l’acte, de l’extrémisme du geste. Et si … ? Au point que cette hésitation, proprement spectatorielle, vient contaminer notre rapport aux personnages : à chaque gros plan (ils sont assez peu nombreux pour être forts) on se demande s’ils vont émettre un regret, un remord ou se requestionner. La force du film se situe ici, dans son rapport au spectateur et dans le lien esthétique qu’entretient ce spectateur avec les protagonistes du film (d’autant plus qu’ils sont souvent rendus sympathiques). Lorsque l’on sait la pensée et le geste trop extrême, nous ne pouvons que continuer sur la même route. Lorsque l’on devient aussi mauvais que ceux que l’on voulait tuer, il n’y a plus qu’une solution : s’abandonner totalement à l’extrémisme et tirer dans le tas. Une très forte leçon sur le terrorisme.

Still Walking (2008), Hirokazu Kore-Eda – ★★★★ –

    En un vibrant hommage au cinéma d’Ozu, Hirokazu Kore-Eda touche une mélancolie qui nous est, c’est le cas de le dire, familière. Pour nous occidents, ce film apparait comme le pendant japonais d’Un conte de noël. L’histoire  d’une réunion de famille où l’absence du frère aîné, décédé, n’est qu’omniprésente. Un court séjour, suivant les personnages passés d’un plan à un autre comme ils passent d’une pièce à une autre, car tous les plans nous apparaissent à la fin coutumiers. Et dans tous ces plans, vive mais hors-champ, le souvenir de cet homme mort, qui se montre dans chaque geste, paroles, sons, images, comme la pensée des vivants. C’est sur ce point-là, et celui des dialogues crus, que l’on pourrait rapprocher Kore-Eda de Desplechin, mais tout de suite la référence qui nous vient en tête est plutôt celle d’Ozu. On ne peut presque pas apprécier Still Walking à sa juste valeur si l’on n’a pas préalablement visionné le chef d’œuvre d’Ozu, Voyage à Tokyo. Il y a clairement dans la mise en scène de Kore-Eda une déclaration d’amour à Ozu. Plans longs et fixes, « à hauteur de tatamis », tentent de réunir cette famille, de la garder dans le même plan, en vain. Chaque plan a sa place, et chacun revient souvent. C’est comme si plusieurs caméras avaient été laissé à différents endroits de la maison pour créer récurrences, correspondances, réponses entre personnages et scènes. Le plus frappant de cette habitude est bien sûr l’extérieur de la maison. Au plus une quinzaine de plans seulement en dehors de la maison. Et ceux-ci sont exactement les mêmes à chaque sortie. Comme si il n’y avait que le chemin pour venir et pour s’en aller de la maison familiale, ou celui d’aller se rendre sur la tombe du défunt. En dehors de cette maison de famille, rien n’existe durant ces quelques jours. Il faut voir pour cela le hors-champ, qui s’use à la manière d’Ozu quelques fois (des plans vides de personnages) ou qui s’incarne dans le champ (sans cesse la surprise d’apparitions par des portes coulissantes, ou des disparitions, comme un jeu de cache-cache).  En cela, une scène diffère et, comme chaque changement brusque de plan, provoque une grande émotion. C’est la scène où le grand-père, le père et « le fils » se retrouve sur la plage, sur le lieu de la mort de frère aîné, après une plaisante balade. Là sont faites des promesses, des pas en avant. Cette avancée, elle est le fruit d’une révélation pour le père, celle de la détresse de ses parents, ce sont eux qui n’avanceront plus. Ainsi tout se règle en voix off, dans un épilogue poignant qui parvient à atteindre une aussi grande puissance émotionnelle qu’Ozu. Et ce n’est pas facile à faire.

Three Billboards outside Ebbing, Missouri (2018), Martin McDonagh – ★★★ –

Certains reprochent à McDonagh ses ruptures de tons, qu’on dit trop nombreuses, tentative vaine du cinéaste de cacher sa difficulté à assumer une position nette. Ce à quoi je rétorque : bullshit. Penser cela, c’est ne pas comprendre que les violences des rapports humains, dans l’œuvre McDonagh, comprenne en leur essence un second degré. La caméra du cinéaste révèle ce second degré, elle ne le crée pas. Aucun personnage n’échappe au ridicule. Un ridicule inhérent à toutes leurs volontés et actions. Ce n’est que par une force sentimentale exceptionnelle qu’ils arrivent à s’en détacher. C’est sans doute ce qui les rend dans ses films, et aujourd’hui particulièrement dans Three Billboards, si touchants et surtout si vrais. Spécialement avec de si justes dialogues. Et des acteurs aussi bons.

Last Flag Flying, Richard Linklater (janvier 2018) – ★ –

“On est toujours en transit. Même quand on est mort, on est en transit.” Cette anodine réplique de Bryan Cranston dans Last Flag Flying suffit à décrire l’entière filmographie de Linklater. Si l’on retrouve tout à fait cette idée dans le dernier film du texan, on peut cependant regretter l’absence de cette légèreté si particulière qui faisait de Boyhood ou la trilogie Before des œuvres si réjouissantes. Une légèreté ici troquée contre un propos politique, assez lourd et un peu en retard. Si l’on est totalement engagé sentimentalement, Linklater se montre parfois trop insistant, sur un sentier mélodramatique assez balisé. La préférence reste au chef d’œuvre d’Hal Ashby, La dernière corvée, dont le roman Last Flag Flying était déjà une suite non-officielle, reprenant quasiment les mêmes personnages et la forme du récit, et dont l’adaptation de Linklater reprend les formes du film d’Ashby (forme narrative, composition, motifs, et placements des acteurs).

A Ghost Story (2017), de David Lowery – ● –

D’un pitch plutôt amusant (Casey en fantôme drapé, trous noirs pour les yeux compris), Lowery fait un film incroyablement pompeux. Plein de prétentions (que ce soit graphiques ou métaphysiques), il ennuie plus qu’il ne révèle quelque chose. Oscillant entre plans-séquences simplement ennuyeux et envolées malickienne inconsistantes, A Ghost Story nous prend de haut sur un sujet dont on a du mal à comprendre ce qu’il pourrait avoir de transcendant. Et l’éternel boucle du temps, bon sang ! encore un retour à la case départ sans originalité aucune. Le talent n’est pas à la hauteur de l’ambition.

The Florida Project (2017), de Sean Baker – ★★★ –

Les pérégrinations de cette enfant en roue libre, Moonee, superbement interprétée par la toute jeune et pétillante Brooklyn Price, ont été la véritable réjouissance cinématographique de cette fin d’année. Un véritable déferlement de verves et de corps en tous genres parcourt le Magic Castle Motel de la « banlieue » colorée de DisneyLand, Floride. Un joyeux bazar qui n’épargne aucun âge. Punk pastel.

Le Crime de l’Orient-Express (2017), Kenneth Branagh – ● –

Quel intérêt d’adapter une œuvre si célèbre, si lue, si adaptée au cinéma ? C’est ce que l’on peut se demander. Et c’est aussi ce qu’aurait dû se demander Branagh. Car son adaptation n’apporte rien de très intéressant. Une lecture très classique du classique d’Agatha Christie, mise en forme de manière très académique. Visiblement, chercher à surprendre semble un effort réservé aux adaptations de Conan Doyle.