Police fédérale Los Angeles (1985), de William Friedkin – ★★★ –

L’agent fédéral Richard Chance est prêt à tout pour arrêter le faussaire Rick Masters, responsable de la mort de collègue et ami… Pendant coloré de French Connection, les quinze années qui sépare Police fédérale Los Angeles de son aîné ne semble pas avoir perturbé les aspirations et opinions de Friedkin. Ce dernier nous dévoile une variation presque nécessaire sur un de ses thèmes favoris : la limite entre loi et criminalité, cette frontière qui se brouille où l’objectif compte bien plus pour les personnages que le chemin à prendre pour y arriver. Le second film se présente comme un miroir inversé du premier. Le New York crasseux et gris du New York de French Connection devient un Los Angeles coloré et lumineux dans Police Fédérale. Le flic véreux du premier devient – ou en tout cas nous est d’abord présenté – un agent héros, cool, badass, qui empêche un attentat sur le président dès la première séquence du second film. Le jazz obsédant et inquiétant de l’un se transforme en synthé pop et énergique. Mais que cela ne nous trompe pas, bien qu’inversé, ce miroir reflète le même objet. Ne nous voilons pas la face, le mal qui habite New York habite Los Angeles également. L’image de marque de la ville des anges n’est qu’une surface. Grattez-la et vous y verrez les flammes de l’enfer qui brûlent chez chacun de ses personnages. Si l’on devait choisir un mot clé pour le film de Friedkin ce serait bien évidemment “illusions”. Il ne s’agit presque que de ça. Le parcours du film ne vise finalement qu’à défaire peu à peu et de manière méticuleuse voire obsédante tout ce que l’exposition du film nous présentait. Que ce soit les lieux ou les personnages. Les vices, nombreux, de Richard Chance deviennent vite omniprésent et écrasant. On se rend bien compte que le héros badass, le Stallone-like que l’on nous présentait, n’est qu’un loser irréfléchi à la recherche de sensation forte. La scène de course-poursuite est en ce sens significative, en plus d’être admirablement mis en scène. Notre protagoniste, pourchassé (on note l’inversion des rôles, le policier censé pourchasser devient le pourchassé) dans une situation désespérante, plutôt que de craindre pour sa vie, se remémore (on le comprend par des inserts subliminaux remarquablement intégrés dans le montage de Friedkin) les sensations d’un saut à l’élastique qu’il avait effectué. Très vite, on vient à douter que la seule justification des exactions de Chance soit la volonté de faire justice pour son décédé partenaire. Celle-ci ne vient plus qu’à être la “bonne excuse”. Mais Chance n’est pas le seul dans ce cas-là : son nouveau partenaire est un couard, tout lui tombe dans les mains mais il n’en fait rien. Même les personnages dont l’apparence trahissait une faiblesse se révèlent être monstrueux. C’est le cas de Rick Masters, dont le visage et l’interprétation ambiguës de Willem Dafoe sont en ce sens très justes. 

Chez tous ces personnages, on perçoit une soif inexorable d’auto-destruction, baignant dans un mal commun à chacun. Pas un seul ne fait preuve de rédemption ou autre chose de ce genre. Ceux encore vivants à la fin reprennent les rôles de ceux morts, révèlent que leurs émotions et relations n’étaient en rien sincère ou empathique. C’est un film froid, extrêmement pessimiste, fataliste. Plus encore que French Connection. Les seuls caractères humanisants sont présentés comme des défauts : luxure, pulsion suicidaire, couardise, envie ; qui tranchent toujours avec l’image que veulent se donner les personnages. 

Un sentiment de malhonnêteté, de fausseté se dégage constamment du film de Friedkin. C’est un film résolument iconoclaste. On perçoit le ressentiment très amer de Friedkin envers l’image, ce qu’elle veut nous faire croire. Il ne serait malavisé de supposer que ce ressentiment est directement dirigé vers l’imagerie américaine de l’époque : celle de la décennie Reagan, des films body-buildé, du rêve américain. Friedkin nous dit que tout ceci est faux, que cet optimisme nappé de couleurs et de paillettes n’est que le maigre voile qui peine à cacher le marasme puant et malhonnête d’une société américaine cupide et égoïste. Le sujet du film est lui-même iconoclaste. En choisissant de centrer son film sur la chasse à un faussaire, Friedkin nous expose que les organes du pouvoir et de l’ordre sont illusions : argent, loi, police. Rick Masters lui-même est un peintre iconoclaste, il n’a de cesse de nier toutes valeurs aux images qu’ils créent. Que ce soient ses billets contrefaits ou ses toiles artistiques, ils les brûlent. Une destruction qui deviendra totale à la fin, dans une scène où un portail vers la vérité sera ouvert, où une image témoignera de la vérité de manière métaphorique dans ces flammes infernales.

Police fédérale… est un film intransigeant, radical et porteur d’une profonde conviction artistique et politique. Un film admirable qui amène chaque spectateur, à l’époque de sa sortie comme maintenant, à remettre en question son rapport aux images dominantes. Friedkin signe en ce sens l’un des films les plus capitaux de ces quarante dernières années.

6 réflexions sur “Police fédérale Los Angeles (1985), de William Friedkin – ★★★ –

    • C’est peut-être ce côté implacable avec le monde comme avec ces personnages et qui rend le film en un sens cynique et un peu arrogant, qui m’empêche de mettre cette étoile en plus. Mais il ne s’agit toujours que de mon ressenti pour la dernière étoile, car je pense en effet que le film, objectivement mérite qu’on l’appelle chef d’oeuvre.

      Aimé par 1 personne

  1. Un film aussi capital que les péchés dont Friedkin afflige ses personnages. En te lisant, je ressens les germes infernaux qui gagnent les actes et motivations des personnages, peu à peu gagnés pas le mal. Celui-ci semble habiter la plupart des films du réalisateur, tous contaminés à des degrés divers, qu’il s’agisse de Popeye, obsédé par celui qu’il traque, la jeune Regan littéralement possédée, les chauffeurs de The Sorcerer, frappés d’anatheme et jusqu’à son Killer Joe, qui punit les faibles. La Cité des Anges est bien le meilleur endroit pour faire surgir des démons.
    Superbe article qui motive mon envie de revoir ce film.

    Aimé par 2 personnes

    • Merci pour ton commentaire ! Oui le mal est quelque chose d’omniprésent chez Friedkin. Un peu comme chez Carpenter ou Lynch qui au passage ont également filmé Los Angeles de semblable manière : en mettant l’accent sur le jeu des faux semblants.

      Aimé par 1 personne

      • Pour les artistes en général, je me demande bien pourquoi, mais en ce qui concerne les cinéastes, sans doute que la présence d’Hollywood y est pour quelque chose. Après tout, Hollywood est le plus gros producteurs d’illusions. Et celles-ci ont un but purement mercantiles.

        Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s