Edito #1 – Juin 2020 : L’art d’aimer

Serge Daney, le ciné-fils

                Vous n’êtes sûrement pas sans savoir les remous qui ont secoué le magazine des Cahiers du Cinéma ces derniers mois. Racheté par un conglomérat de producteurs de cinéma et d’entrepreneurs tels que Rotschild ou encore Xavier Niel, une grande partie de la rédaction des Cahiers, craignant de perdre toute liberté après à plusieurs déclarations de leurs nouveaux patrons, a décidé de démissionner. Je ne reviendrai pas sur les détails, mais il est évident, en y regardant de plus près, que cela soulève d’évidents problèmes, malheureusement trop courant, concernant l’indépendance de la presse.[1] La rédaction présentait alors en Avril leur dernier numéro pour la plupart. Ils profitent de ce dernier numéro pour témoigner de leur pratique de la critique, tout en nous livrant une réflexion hétérogène sur ce qu’est la critique, sur ce qu’elle a été de tout temps, et sur ce qu’elle est aujourd’hui (notamment depuis l’invasion du numérique). Pour eux, l’exercice de la critique est avant tout un geste d’amour. Non pas qu’il faille parler seulement des films que l’on aime bien sûr, mais pratiquer la critique c’est défendre un amour du cinéma, une idée de ce qu’il est : « Quand on aime la vie, on va au cinéma, et aimer le cinéma, c’est le défendre. »[2] Et ce geste amoureux, est également, comme on pouvait s’en douter venant des Cahiers un geste politique. Défendre une façon de faire du cinéma, c’est, indubitablement, combattre d’autres façons, d’autres visions de cet art. La critique est une arme, elle possède ses propres armes qui la distingue des autres disciplines du journalisme, et la rendent unique. Ils vont même plus loin en affirmant le rôle primordial de l’expérience sensible du critique mais aussi le rôle du critique dans l’expérience des spectateurs face au film. Je considère pour ma part qu’un film n’est jamais fini. Il continue de vivre, se transforme, parfois drastiquement, lorsque notre mémoire de celui-ci vieillit. Ils citent très justement Manny Farber : « l’objectif de la critique consiste à accroître le mystère »[3]. Le critique ouvre plus de portes qu’il n’en ferme. Qu’eut été mon expérience du cinéma si je n’avais pas croisé la route d’André Bazin, les jeunes turcs, Serge Daney, Pauline Kael, Manny Farber, Louis Skorecki, pour ne citer qu’eux ? Sûrement aurais-je déjà atteint les limites que le cinéma aurait eu à m’offrir.

J’ai nourri une grande partie de mon esprit critique en lisant régulièrement les Cahiers depuis une décade, c’est donc avec naturel que je me reconnais dans ces textes. J’y retrouve explicitée la joie que j’y ai vu à écrire sur les films de cinéma, et l’envie de le faire à mon tour. J’ai l’espoir inquiet que le chamboulement de cette véritable institution qu’est le magazine ne sonne pas le glas de la critique de cinéma sur le territoire français. En attendant, je me délecte de ce numéro en forme de manifeste du geste critique estampillé Cahiers, qui n’oublie pas de faire la part belle aux blogs. Pour sûr je continuerai ce journal intime de ma cinéphilie en ne perdant pas de vue l’ode à la critique de ce numéro si particulier. Je vous laisse pour terminer cette petite parenthèse ces treize thèses de la technique critique de Walter Benjamin[4], partagée au début du numéro, que je trouve délicieuses :

  1. Le critique est stratège dans la bataille de la littérature.
  2. Qui ne peut prendre parti doit se taire.
  3. Le critique n’a rien avec l’exégèse des époques passées de l’art.
  4. Le critique doit parler la langue des artistes. Car les notions du cénacle sont des slogans. Et c’est seulement dans les slogans que retentissent les clameurs du combat.
  5. L’« objectivité » doit toujours être sacrifiée à l’esprit de parti, si en vaut la peine la cause pour laquelle on se bat.
  6. La critique est affaire de moralité. Si Goethe se trompa sur Höderlin et Kleist, Beethoven et Jean Paul, cela ne concerne pas sa compréhension de l’art, mais sa morale.
  7. Pour le critique ses collègues sont l’instance suprême. Pas le public. A plus forte raison pas la postérité.
  8. La postérité oublie ou célèbre. Seul le critique juge en face de l’auteur.
  9. La polémique, c’est anéantir un livre en quelques citations. Moins on l’étudie, mieux c’est. Seul celui qui peut anéantir peut critiquer.
  10. La vraie polémique gourmande un livre avec autant de tendresse qu’un cannibale qui se prépare un nourrisson.
  11. L’exaltation artistique est étrangère au critique. L’œuvre d’art est dans sa main l’arme blanche dans le combat des esprits.
  12. L’art du critique in nuce : forger des slogans sans trahir les idées. Les slogans d’une critique insuffisante bradent l’idée au profit de la mode.
  13. Le public doit sans cesse voir ses droits méconnus et se sentir pourtant toujours représenté par le critique.

Illustration : Serge Daney, le « ciné-fils ».


[1] Pour vous renseigner plus en amont sur ces problèmes, je vous conseille ce billet de blog d’un lecteur de Médiapart qui revient avec beaucoup de précisions sur le déroulé des évènements, les possibles raisons de ce rachat par des entrepreneurs, les zones d’ombres de l’affaire, expliquant l’énorme silence du reste de la presse à ce propos et justifiant le départ des rédacteurs : https://blogs.mediapart.fr/blind-willie/blog/140420/reflexions-diverses-sur-le-rachat-des-cahiers-du-cinema. Dernière consultation le 8 Mai 2020.

[2] DELORME Stéphane. « L’art d’aimer l’art d’aimer », in Qu’est-ce que la critique, Cahiers du cinéma n°765, Avril 2020. p. 5.

[3] FARBER Manny. Espace négatif. Editions P.O.L. Paris, 2004. 512p.

[4] BENJAMIN Walter. Sens unique. Editions Klincksieck. Paris, 2019. 640p.