Wonder Wheel (2018) de Woody Allen – ★★ –

Le nouveau film de Woody Allen emprunte explicitement la forme du théâtre. Le prologue face caméra du personnage de Justin Timberlake annonce la couleur : il sera question de tragédie des sentiments. Mais cette adresse au spectateur est une distanciation. Ce que nous verrons sera plus le théâtre d’illusions sentimentales avec ce qu’elles comportent de ridicule et de beau à la fois, que le théâtre d’envolées lyriques passionnées. Au point que l’on nous fait douter de la véracité diégétique des éléments qui nous serons présentés. Est-ce les faits tels qu’ils se sont présentés au dramaturge, ou bien est-ce simplement la pièce qu’il est en train d’écrire ? Le spectateur mis en garde, Woody Allen peut ainsi déplier une mise en scène oscillant toujours entre théâtre et cinéma, huis clos et extérieur, plans séquences et découpage. L’artificialité des décors, l’usage exagéré des couleurs, et les plans longs prennent valeur de psychologie presque symbolique, oppressant et emprisonnant le personnage de Kate Winslet (d’ailleurs très juste) dans des sentiments plus grands qu’elle, mais qui semblent dans le même temps créés de toutes pièces. Le film balance toujours entre la sincérité des personnages et la trop exubérante expression de leurs sentiments. Ce que démontre adroitement l’une des dernières scènes, où le personnage de Winslet, rongé par la culpabilité et passablement saoule, se drape d’une robe de son passé d’actrice de théâtre. On ne peut que croire à à la puissance du trouble qui l’anime, mais on ne peut pas faire abstraction du ridicule de son comportement tant la référence à la tragédie ou au mélodrame paraît grotesque.
À l’ancienne actrice tragédienne qui supplante dans sa vie de femme de famille des sentiments qui paraissent burlesques, s’oppose l’enfant obsessionnel, toujours en décalage, et cinéphile. À l’art d’avant se substitue l’art nouveau. Beau, mais un peu anachronique.

L’Homme irrationnel, Woody Allen (2015) – ★★★ –

            Woody Allen est un fervent admirateur de Fedor Dostoïevski. Et on ne peut le lui reprocher. Outre les nombreuses références à l’œuvre de l’auteur russe, qu’il parsème dans ses différents films, c’est déjà la deuxième libre adaptation qu’il fait de Crime et châtiment en moins de 10 ans (l’autre étant Match Point). Cette fois encore, il la place sous le joug de la chance – enfin « pas de la chance, du hasard » – son obsession d’auteur. Si l’on peut penser que la réflexion d’Abe Lucas (toujours parfait Joaquin Phoenix) un peu simple pour un professeur de philosophie renommé, on l’observe passionnément. C’est que Woody Allen laisse ses personnages se perdre totalement dans leur croyance. Ainsi, comme l’idiot qui pense que la « beauté sauvera le monde », Abe Lucas pense que le meurtre sauvera son existence. Kant en ouverture du film résume tout : « il y a des questions que l’on ne peut ignorer et auxquelles on ne peut répondre ». Abe Lucas tente d’y répondre en agissant. Comble de l’intellectuel que de ne pas penser, mais de se faire l’exemple d’une chose à penser. Curieuse expérience que de voir naître une morale sous fond de meurtre, comme de regarder tuer dans ce paysage idyllique et mélodique, esplanade des romances auxquelles nous habitue Allen. Au versant extrémiste d’Abe s’oppose celui de Jill (la toujours plus talentueuse Emma Stone), dont le romantisme ne s’avère en réalité pas assez extravagant. Et lorsqu’Abe abandonne finalement sa morale expérimentale, c’est à la chance – et non le hasard – cette fois de sauver une autre morale, étudiante. De cet homme on préférera ce souvenir la silhouette en demi-teinte qu’un coucher de soleil, en bord de mer, lui dessine. Un homme trop romantique peut-être.