L’homme qui rétrécit (1957), de Jack Arnold – ★★★ –

Robert Scott Carey est un homme marié des plus banals, jusqu’au jour où peu à peu il commence à rapetissir… Ceux qui ont vu L’homme qui rétrécit ne peuvent oublier sa fin, qui ouvre soudain dans cette série B sympathique une porte de réflexion métaphysique. Mais il serait faussé d’affirmer que seule la fin du film lui confère une aura si particulière. Car sous ses aspects de film à pitch original, le film de Jack Arnold nous amène très vite, par le prisme de son personnage principal, à reconsidérer les choses de notre quotidien. Les plus infimes objets de notre vie courante se transforme en montagnes, le moindre événement se transforme en catastrophe exceptionnelle, le lieu domestique se change en jungle dangereuse, etc. Quel bonheur de pouvoir considérer les choses habituelles de notre quotidien d’un nouvel œil et les percevoir à présent comme extraordinaires. Seul – je pense – le cinéma en est capable à ce degré d’intensité. Car si la machine cinématographique enregistre, capture le réel, elle le rend surtout visible. Le réel surgit à l’image dans ses plus infimes détails. C’est le propos de Stan Brakhage lorsqu’il nous invite à imaginer “ un œil [l’œil de la caméra] qui ne soit plus soumis aux lois artificielles de la perspective, un œil dépourvu des préjugés de la logique compositionnelle, un œil qui ne réponde pas au nom de chaque chose et qui doive connaître chaque objet rencontré dans la vie par une aventure perceptive.”[1] Placez un personnage dans la même position que cet œil et vous obtenez cette ouverture métaphysique qui parsème le discours final de L’homme qui rétrécit. Un discours qui n’est pas sans rappeler celui de Godard qui, s’inspirant des écrits d’Elie Faure, met en scène dans un gros plan dune tasse de café[2] la rencontre seule permise par le Cinéma de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. Que ce soit pour cette tasse de café ou la fin du film de Jack Arnold, on peut parler de vision “cosmique”. Dans L’homme qui rétrécit se télescopent un homme plus petit qu’un insecte et une galaxie entière et dans Deux ou trois que je sais d’elle se métaphorise la voie lactée dans la mousse tourbillonnante du café. Dans les deux cas sont à l’œuvre deux processus de la vision, précision et agrandissement, parfois dans une seule et même image. 

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1 BRAKHAGE Stan, « Metaphors on vision », Metaphors on vision, 1960. p. 31.
2 Deux ou trois choses que je sais d’elle, 1967, Jean-Luc Godard.