Le Portrait de Jennie (1948), de William Dieterle – ★★★★ –

Eben Adams, un artiste peintre sans inspiration, rencontre un soir à Central Park une jeune fille à la présence presque irréelle, qui va le fasciner… Voilà un film formidable que le temps n’aura malheureusement pas célébré. Il possède pourtant tous les ingrédients du film culte : une histoire d’amour bouleversante, un soupçon de fantastique, une photographie remarquable, et j’en passe. Et il faut avoir un immense talent pour, comme William Dieterle le fait, se saisir d’une histoire pareille et la pomponner d’expérimentations visuelles et stylistiques. L’onirisme à la beauté inquiétante du film se pare d’expérimentations sur sa texture, sa lumière, ses couleurs. On croit percevoir ici ou là un ralenti discret, confinant au fantastique. Plus tard, face à des escaliers dont la force tient d’un tableau, l’image s’arrête (peut-être ?). Au-delà de la simple plastique, ce sont l’espace et le temps qui trouvent une dimension nouvelle, chose rare dans le cinéma hollywoodien classique. Cela respire le cinéma, le grand cinéma. On est à la croisée de plein de choses : l’expressionnisme (naturel lorsque l’on connait le passé de Dieterle), la cinégénie d’Epstein, la fascination des grands cinéastes pour la peinture et le portrait, etc. On ne peut s’empêcher d’y voir l’inspiration de The Lovers (Tsui Hark, 1994) pour sa fin ou de Your Name (Makoto Shinkai, 2016) pour la relation des protagonistes. Et tant d’autres visions géniales du cinéma !

                Il est temps de réhabiliter correctement ce chef d’œuvre. Car celui-ci n’a sans doute pas délivré tous ses secrets. Il suffirait d’évoquer encore la force sensible qui se dégage de ses plans, les envolées métaphysiques de la voix off qui résonnent dans chaque élément des décors, le dédoublement de cette figure fantôme qu’est Jennie (Jennifer Jones), etc. Une chose est sûre en tout cas, les images de ce Portrait de Jennie ont contaminé ma cinéphilie d’une vigueur qui me contraindra sûrement à en reparler plus tard.