La forêt de Mogari (2007), de Naomi Kawase – ★★ –

Machiko, aide-soignante affectée par la mort récente de son fils, rencontre dans l’établissement où elle travaille, Shigeki, vieil homme obnubilé par le souvenir de sa femme décédée trois décennies plus tôt. Ensemble, il s’engouffre dans la forêt de Mogari pour que Shigeki fasse définivement le deuil de sa femme.

La grande expérience de Naomi Kawase dans la pratique documentaire influence profondément la forme de ses fictions. Si cet axiome tend à se briser dans les derniers films de la réalisatrice, il était encore pleinement admis du temps de La forêt de Mogari. Le film se divise ostensiblement en deux parties bien distinctes. La première, timide, est construite sensiblement comme un film de Frederick Wiseman. La caméra se pose en un lieu pour en filmer la vie sans intervention. S’enchaîne ainsi paysages et visages dont l’unicité est documentaire. Exceptés ces deux éléments, cette première partie ne possède guère plus d’intérêt. Car elle relève en réalité plus d’une exposition, d’un préambule à ce qui va suivre que d’une étude ou d’un témoignage introspectif du quotidien de cette résidence spécialisée.

La seconde partie dévoile bien plus les aspirations de Kawase pour son film. Si la première, exception faite de la caractérisation des personnages, relevait plus d’un geste documentaire, on pourrait qualifier la seconde “d’aventure cinématographique”. Les sujets documentaires sont abandonnés, on le remarque vite, mais le fil narratif de cette fiction semble alors reposer sur l’inconnu et la spontanéité de la pratique documentaire. Un combiné de procédés qui rappelle le geste artistique de cette aventure cinématographique proposée par Werner Herzog avec Aguirre, la colère de Dieu (1972). Machiko et Shigeki pénètre dans cette forêt – “Mo Agari” signifiant “fin du deuil” comme nous l’apprenons dans un carton à la fin du film – pour exorciser la peine de Shigeki et se perdent. Formellement, on retrouve encore plus exacerbée ce côté amateur du documentaire avec cette caméra tremblante, mouvante au gré des pas du cadreur, appuyant -ou créant -les caractères erratique et éprouvant (la forêt et ses conditions climatique, l’épuisement physique des protagonistes) de cette équipée aux teintes spirituelles. Car il s’agit bien d’un voyage spirituel dans cette forêt, hameau de vie où la mort ne se cache pas : dans son nom d’abord puis dans les innombrables arbres, arbustes, branches et feuilles morts qui en jonchent la terre. Un lieu où vie et mort ne semblent faire qu’un, se nourrir réciproquement, nous rappelant en mémoire ce vieil adage d’Antoine Lavoisier : “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme”.

Grâce à ce lieu si particulier et pourtant si commun qu’est la forêt, et le parti pris formel de Kawase éclosent sous nos yeux deux scènes parmi les plus belles jamais filmées sur le deuil, poignantes de sincérité et d’émotion. Deux scènes qui nous font dire qu’elles n’auraient jamais pu voir le jour sans cet extrémisme de mise en scène qui pousse personnages et acteurs à se confondre dans leurs retranchements.

Les Délices de Tokyo (2016), de Naomi Kawase – ★★★ –

                Film particulier dans la filmographie de Naomi Kawase, sans doute le plus abordable pour le spectateur néophyte, Les délices de Tokyo, adapté du roman à succès éponyme de Durian Sukegawa (première adaptation pour Kawase) narre la rencontre entre un gérant d’une échoppe de dorayaki (pancakes fourrés à la pâte de haricots rouges) et une dame âgée qu’il va embaucher pour l’aider à faire la pâte an[1]. Ce duo est complété par une collégienne, cliente habituée de l’échoppe qui se lie d’amitié avec le gérant et son employée. Mais très vite, on apprend que Tokué, cette dame aux mains très abîmées, souffre de la maladie de Hansen, autrement dite lèpre.

                Kawase délaisse pour ce film ses habituels décors ruraux pour situer ce récit à Tokyo, bien que ce Tokyo-là ne soit pas des plus urbains, la part réservée à la nature étant très importante. Elle met aussi quelque peu de côté la caractère méditatif et spirituel de son style pour un scénario un peu plus structuré, conventionnel. Des parti pris qui pourraient faire fuir quelques aficionados de son cinéma mais qui permettent un écart, un élargissement de ses explorations. Heureusement pour nous, Kawase garde ses habitudes de mise en scène les plus sensibles et permet au film de ne pas s’inscrire en porte à faux de sa carrière. On y retrouve son acuité et son attention toute particulière à la nature qui entoure l’homme, et cette distance respectueuse face à ses personnages, auxquels elle accorde la pudeur de ne pas se dévoiler entièrement. De même les ellipses, si chères à la réalisatrice, aèrent et accordent un caractère fuyant agréable à une histoire qui, dans les mains d’un autre cinéaste, n’aurait pas évité l’emphase et le pathos. Pour autant, le film ne manque pas de moments d’émotions cruelles. Kawase laisse finement à ses acteurs le temps de travailler des émotions tout en retenue, ce qui a le bonheur de les rendre paradoxalement percutantes pour le spectateur. Mais ce que l’on retient avant tout, c’est cette sensibilité particulière du film devant les gestes quotidiens de ses personnages, leurs façons de se mouvoir dans l’espace de cette échoppe et son alentour, l’attention délicieuse que Tokué accorde aux haricots. Autant de petites choses qui participent de créer une ambiance douce-amère dont on raffole vite.

PS : Il me faut goûter un dorayaki !


[1] La pâte de haricots rouges.