The Act of Killing (2013), de Joshua Oppenheimer – ★★ –

Lorsque Joshua Oppenheimer se rend en Indonésie pour réaliser un documentaire sur le massacre de plus d’un million d’opposants politiques en 1965, il n’imagine pas que, 45 ans après les faits, les survivants terrorisés hésiteraient à s’exprimer. Les bourreaux, eux, protégés par un pouvoir corrompu, s’épanchent librement et proposent même de rejouer les scènes d’exactions qu’ils ont commises. Joshua Oppenheimer s’empare de cette proposition dans un exercice de cinéma vérité inédit où les bourreaux revivent fièrement leurs crimes devant la caméra, en célébrant avec entrain leur rôle dans cette tuerie de masse. « Comme si Hitler et ses complices avaient survécu, puis se seraient réunis pour reconstituer leurs scènes favorites de l’Holocauste devant une caméra », affirme le journaliste Brian D. Johnson. Une plongée vertigineuse dans les abysses de l’inhumanité, une réflexion saisissante sur l’acte de tuer.

Je fais aujourd’hui exception à la règle que je me suis fixé qui veut que je rédige moi-même le pitch des films dont je parle parce que je trouve que cette présentation, celle officielle de la distribution française, est particulièrement éloquente. Je ne pourrais mieux décrire la trame exceptionnelle de ce film. Cela témoigne également de la difficulté que j’ai de parler d’un tel film. Difficulté également, à le regarder, comme – je le pense – beaucoup de spectateurs comme moi. The act of killing est sans aucun doute un film unique, qu’on n’a jamais vu avant et qui serait difficile à reproduire. Il est difficile d’en parler, puisque celui-ci pose des questions, non pas inédites, mais particulièrement compliquées à répondre. Spécialement parce qu’en plus de nous troubler, émotionnellement et moralement, il provoque, volontairement ou non, des interrogations clivantes sur les responsabilités de l’art, des images et de ses pouvoirs. Bien hypocrite serait le spectateur qui vous dirait que face à ce film, il n’a pas remis en question jusqu’à son acte de regarder. Car l’on ressent plein de choses face à ces images : stupéfaction, colère, dégoût, etc. Mais celui qui nous reste le plus, le sentiment qui est sans doute le plus intéressant d’un point de vue cinématographique, est la culpabilité. Cette impression que, malgré ou à cause de notre passivité, le simple fait d’être spectateur vous rend complice de ces bourreaux. De là vient sûrement la méfiance, le doute qui nous envahit à propos d’Oppenheimer. D’aucuns lui ont reproché d’être trop proche de ces criminels. Ce qui n’est pas forcément faux : la distance prise par Oppenheimer n’est pas toujours très claire, bien définie. Bien qu’il avoue avoir passé des moments très douloureux mentalement à les filmer, il a cependant gardé contact avec Anwar Congo, le personnage au centre du film, et le considère presque comme un ami.

                The act of killing est un film-problème auquel sans doute on ne peut trouver de solution finie. Sensationnaliste ? Courageux ? Indécent ? Honnête ? Reste que ce documentaire puissant nous confronte efficacement aux horreurs banalisées de ce monde par les pouvoirs infinis de l’imagination. Un Shoah (Claude Lanzmann) où les seuls témoignages seraient ceux des nazis.