Love & Peace (2015), de Sion Sono – ★★★ –

                Existent-ils au cinéma des films que l’on pourrait sans conteste considérées « punk » ? C’est une question qui occupe pas mal d’esprits cinéphiles. Si l’on devait trouver un début de réponse, il serait sans doute à trouver du côté du pays du soleil levant. Car il est indéniable que la culture punk eut – et a toujours – une vivacité singulière au Japon. Il faut dire qu’un pays aussi corseté, aussi attaché à des traditions conservatrices et à un schéma social et sociétale stricte, que le Japon est un terrain presque naturel d’expressions pour des courants aussi conflictuels et anarchistes que le punk. Au cinéma, son plus visible évènement serait le cyberpunk où la musique punk s’arrange avec des questions d’apocalypse sur fond de progrès technologique. On pense à des films comme la duologie Tetsuo ou à l’œuvre de Sogo Ishii avec des films comme Asia Strike Back (1984) ou le plus connu Electric Dragon 80.000 Volt (2001). On range bien souvent Sion Sono dans la lignée de cette génération de cinéastes subversifs. Mais pour Sono, il ne s’agit pas de cyberpunk : les trames de ses films nous sont contemporaines et il verse plus volontiers dans le fantastique que dans la science-fiction. Pourtant, il est incontestable que le cinéaste garde une aura depuis ses débuts, et même depuis le temps où il défilait presque nu braillant des poèmes dans les rues avec le collectif Tokyo-ga-ga-ga, une aura punk. Provocant, conflictuel, exubérant, chacun de ses films pourrait s’apparenter à un concert des Murder Junkies. Mais ce qui surprend chez Sion Sono, c’est sa soif de cinéma, cette volonté de se renouveler sans cesse sans perdre en cohérence. Il mélange donc les genres entre les films et souvent dans un même film, donnant à chacun de ses « Fuck the japanese way of life » plusieurs facettes jouissives. C’est le cas avec Love & Peace qui est à la fois un conte de noël fantastiques, un film musical, et une brute parabole politique.

Ryoichi, employé asocial, vit constamment moqué par ses collègues. Il recueille une petite tortue qu’il nomme Pikadon (mot japonais faisant référence à la bombe atomique) à qui il partage son rêve de devenir un grand rockeur punk. Mais un jour que ses collègues découvrent la tortue et se moquent une nouvelle fois de lui, il jette l’animal dans les égouts dans un accès de panique. Celui-ci sera recueilli par un vieil homme énigmatique qui recueille jouets et animaux abandonnés et leur donne la faculté de parler. Mais il donne par mégarde à la tortue la faculté d’accomplir ses rêves. Dans le même temps, Ryoichi écrit une chanson sur Pikadon qui lui vaut d’être repéré par une maison de disques. On considère régulièrement Sion Sono comme un cinéaste de l’absolu, des extrêmes. A raison, car il y a dans tout son cinéma de grands écarts qui se crée entre les situations, entre des pans de sociétés, entre deux pôles de la psyché de ses personnages qui sont eux, toujours porté par une sorte d’idéal ou bien résolu à une fatalité malheureuse. Pour ma part, je considère également Sion Sono comme un cinéaste très matérialiste, au sens politico-philosophique si l’on peut dire. Il pose un regard résolument marxiste sur le Japon et son système social. Car s’il est un sujet extrêmement récurrent chez Sono, c’est l’endoctrinement. Parfois conscient, la majeure partie du temps inconscient, ses personnages sont aliénés, d’une manière qui s’exprime jusque dans leur chair (on pense aux cicatrices faites à Mitsuko et Taeko par leur gourou dans Forest of Love, 2019, ou bien les réguliers vomis de Kyoko lorsqu’elle se confronte aux plaisirs de la chair dans Anti-porno, 2016). Les structures familiale, religieuse, sectaire sont pour le cinéaste des instruments d’endoctrinement. Mais celles-ci n’en sont que la partie émergée. Avec Love & Peace Sono s’attaque à quelque chose de plus subrepticement inscrit dans la société japonaise. Il y a ce label de musique qui transforme Ryoichi en produit ultra-formaté, dont toute la carrière est programmée avant même son lancement, qui rappelle directement les structures précitées. Mais Sono par l’intermédiaire de ces jouets abandonnés, métaphore filée des japonais simples produit de consommations d’un système, que ces structures sont les instruments d’une superstructure : c’est d’abord une idéologie, une conception de l’humain et de ses relations, de son utilité qui induit ces infrastructures que sont la famille, la religion, la secte, l’industrie musicale. Et cette idéologie est celle libérale et conservatrice qui domine le Japon comme la plupart du monde.

                La parabole que fait Sono avec ce film est évidente, voire grossière diront certains, mais d’une lucidité cruelle lorsqu’il s’agit d’exposer les mécanismes de ce système. Sono est un fataliste, les personnages de ses films ne sont pas maître de leur destin, même quand ils le croient. Pour lui, le travail et le mérite sont un mensonge éhonté. Ryoichi croit réussir, mais c’est bien Pikadon qui lui écrit ses chansons et le label qui le conduit vers où il doit aller. Les jouets, par essence, sont du même acabit. Même doués de parole, ils n’en restent pas moins enchaînés par l’amour qu’il porte envers leur maître. Ils sont remplaçables, le savent, mais ils souhaitent quand même rester accrochés à un système qui ne les considère pas. Le message est évident : vous pions de cette société qui vous pense remplaçable, ne vous rendez-vous pas compte que votre volonté est corrompue, que votre libre-arbitre n’existe pas tant que vous ne quittez pas ce système ? Sono s’adresse aux Japonais, mais il pourrait s’adresser à beaucoup plus de monde. Les hommes sont fabriqués et jetés comme des jouets dont on ne perçoit plus l’utilité. Ryoichi lui est un raté, un homme déficient, un jouet avec un défaut de fabrication. On le laisse tranquille du moment qu’on le tient à l’écart (les brimades de ses collègues l’enferment chaque jour un peu plus dans la solitude et la folie). Mais alors qu’il se trouve avec une chanson au discours déviant et critique (même s’il ne s’en rend pas vraiment compte), les infrastructures du système s’empressent de venir absorber ce discours et le transformer pour le vider de sa substance subversive. Ainsi « Pikadon, je ne t’oublierai jamais » qu’il faut entendre « éclair atomique, je ne t’oublierai jamais » chanté comme une ballade amoureuse devient « Love & Peace, jamais je ne t’oublierai ». La force du Pikadon renvoyant précisément à l’un des plus grands maux de l’Histoire japonaise se transforme en adage abstrait qui ne signifie rien mais emporte l’adhésion de tout le monde (l’amour et la paix ont en général plutôt bonne presse, quand l’évocation de la bombe atomique créerait conflit, provocation, débat). Ou comment le discours critique est changé en discours creux et instrument d’enrôlement et d’apathie politique. Et une fois le discours du marginal annihilé, il ne reste plus qu’à faire de ce marginal un parangon de normalité nippone : une superstar ultra-formatée, une idol.

Drôle oui, jouissif aussi, mais loin d’être un conte de noël gentil et optimiste, Love & Peace est une œuvre malade : ou comment donner les allures d’une comédie enfantine à une critique virulente des maux d’une société. Sûrement que l’évènement le plus beau de ce film reste le cri épuisé de cette sarcastique peluche qui, lassé de voir ses camarades satisfaits de leurs chaînes, lâche la tête vers le ciel : « ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE ». On tient là pour sûr un geste punk garanti.