The Talk of The Town [La justice des hommes] (1942), de George Stevens – ★★★ –

Leopold Dilg, accusé d’avoir incendié l’usine où il travaille et par la même tué un de ses collègues, s’échappe de prison et se réfugie chez Nora Shelly, une camarade d’enfance, qui doit recevoir le même jour son locataire, Michael Lightcap, éminent et respecté professeur de loi… Grand film oublié d’un réalisateur souvent boudé, George Stevens (Géant, Une place au soleil), The Talk of The Town est un film pourtant exceptionnel. Mélange habile de comédie screwball (on le remarque avec le rythme effréné du film, son triangle amoureux et surtout la performance énergique, presque hyperactive de Jean Arthur), film de procès et critique sociale, le film se distingue principalement par la force vive de l’alchimie de ses trois personnages principaux et de leurs interprètes (Jean Arthur, Cary Grant et Ronald Colman). On ne peut qu’admirer la facilité avec laquelle ils peuvent passer d’un registre à l’autre sans briser la cohérence du film, dans un humour tout en décalage qui rappelle ce fameux flegme des personnages de la comédie anglaise. On rit volontiers sans perdre de vue que le sujet du film reste sérieux, politique voire philosophique. Et c’est avec une délectation non feinte que l’on se passionne pour des discussions qui seraient un peu trop scolaire si l’on ne s’était pas arrangé pour les intégrer dans une situation des plus cocasse. Ou comment intégrer une stimulation intellectuelle parmi le badinage d’un vaudeville. 

C’est un film qui vous met du baume au cœur. On pense beaucoup au Young Mr. Lincoln de John Ford, dans son intrigue déjà, avec cette foule prête à condamner aveuglément quelqu’un sur la seule foi de leurs émotions, mais aussi dans la figure de Dilg, le personnage interprété par Cary Grant, dont l’air nonchalant, à ses aises, lucide mais jamais pessimiste, qui rappelle l’interprétation d’Henry Fonda de Lincoln. Ici, il est plus question de comédies, le triangle amoureux prenant de plus en plus de place et le propos social et politique n’allant pas aussi loin que nous pouvions l’attendre. Finalement, il s’agit peut-être plus d’une film sur une femme, Nora Shelly, une Jean Arthur exceptionnelle. Car c’est elle qui est au centre de tout ce qui se passe. Toujours courant, sautant, criant, consolant, elle est le moteur du film et de son récit. Et les deux personnages masculins, entièrement opposés (un prolétaire l’autre bourgeois, l’un pensant comme ceci l’autre comme cela), bien qu’amoureux de Nora, ne sont peut-être pas plus attirés par elle et que par ce qu’elle leur permet : quelque chose qu’il n’aurait jamais pu faire seuls, se rencontrer et trouver amitié et respect entre eux. Pourtant, en bons patriarches virils, ils refusent chacun de reconnaître que c’est bien elle qui mène la danse. “J’en ai marre qu’on décide à ma place […] comment pouvez-vous savoir ce que je ressens ?” s’exaspère-t-elle après les maintes tentatives des deux hommes de lui dire où elle devrait aller et avec qui elle devrait être. On peut toujours regretter que le film n’aille pas plus loin dans le sens de cette émancipation féminine, mais la folle interprétation de Jean Arthur suffit déjà à rendre ce personnage unique, imprévisible et indépendante.