Le Vagabond de Tokyo (1966), de Seijun Suzuki – ★ –

                On sent très clairement, à la vision du Vagabond de Tokyo, que Seijun Suzuki se fiche éperdument de son scénario. Depuis dix ans maintenant et à raison de quatre à cinq films par an, la Nikkatsu charge le réalisateur sulfureux de mettre en images pléthore de scénarios ultra-codifiés sur lesquels il n’a jamais droit de regard. Inutile de vous dire que la liberté artistique, Suzuki ne la trouvait que dans la mise en scène et la composition plastique. Le Vagabond de Tokyo, réalisé un an avant son licenciement, est le parfait exemple de ces chimères que pouvait produire un réalisateur au style inventif et exubérant lorsqu’il film un scénario dont il se fout éperdument. La trame du Vagabond reste compréhensible mais très floue, bourrée d’incohérences, que le montage indigeste, ultra-elliptique, interdit, est loin de corriger. Il en va de même pour le placement des acteurs dans l’espace, toujours peu défni : difficile de savoir qui est avec qui, qui parle à qui, si les personnages sont côte à côte ou face à face. Le tout aurait fait pâlir André Bazin plus d’une fois. Mais que retenir de ce film qui semble confus, embrouillé, informe ? Tout simplement ses plans qui, pris un à un, sont autant d’expérimentations stylistiques, visuelles qui frôlent le kitsch en empruntant au Pop Art son exubérance colorée. L’apparente gaucherie de la mise en scène et du montage se transforme vite, avec ses idées qui s’enchaînent plan après plan, en un brouillon artistique à l’humour surréaliste.

Histoire d’une prostituée (1965), de Seijun Suzuki – ★★★ –

Histoire d’une prostituée est un film profondément pessimiste et colérique. La rancune antimilitariste de Suzuki y est palpable. Par le biais de cette prostituée envoyée sur le front de Mandchourie durant la guerre sino-japonaise de 1937-1945, le réalisateur japonais dépeint avec virulence les travers et l’hypocrisie du conditionnement des soldats japonais. Sûrement que Suzuki, pour qui l’expérience dans la Marine impériale durant la Seconde Guerre mondiale fut une épreuve déterminante dans son rapport à l’humain et la violence, règle ici ses comptes. Plus que l’histoire de cette prostituée, c’est bien l’armée et ses soldats qui intéressent Suzuki. Les terres désolées où il inscrit la trame de son film font écho à la romance sans cœur et névrosée de la prostituée et du soldat fidèle. D’amour, il en est beaucoup question dans les dialogues, mais il ne s’agit que d’une enveloppe, d’un mot sans consistance, car l’amour justement brille par son absence. Même le double suicide des amants qui, chez n’importe quel autre réalisateur trouverait quelques résonnances mélodramatiques et empathiques, ne représente ici rien d’autre qu’une « lâcheté ». Tout acte dans ce décor de guerre devient absurde, jusqu’à la guerre elle-même[1]. Avec un montage et une bande son agressifs, des transitions brutales, et des effets de styles incisifs, associés à des plans d’une beauté noire, Suzuki insuffle à son film une puissance esthétique qui se fait politique. Ou comment mettre en forme la vacuité d’un système militaire – voire d’un pays – avec sarcasme et colère.


[1] Si l’on excepte la question éthique de l’utilité d’une guerre, qui ne concerne pas uniquement ce film, on remarque quelques incohérences sûrement volontaires concernant les batailles qui se déroule dans le film. Notamment le fait que celles-ci semblent être vaines et sans réel enjeu.