Christmas in July (1940), de Preston Sturges – ★★★ –

Jimmy MacDonald, petit employé de bureau, est obnubilé par une soif de réussite qui le pousse à candidater à un grand jeu national dont le premier prix est 25000$. Pour rigoler, trois de ses collègues fabriquent et lui transmettent une lettre lui annonçant qu’il est le grand gagnant… L’argent est au cœur des films de Sturges car – on le remarque aisément dès son second long-métrage – pour lui, l’argent est au cœur de nos vies. Il définit notre place dans la société et oppose de manière presque définitive ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas. Dans Christmas in July, qu’on pourrait aisément taxer de naïveté ou d’optimisme social, il n’est pourtant pas question d’idéaux à l’eau de rose. Se contenter de ce que l’on a quand on est prolétaires ? Tant qu’on a de l’amour et une famille avec qui partager notre, tout va bien ? Non. Définitivement non pour Sturges. Il suffit d’une admirable ligne de dialogue dès le début du film pour nous en rendre compte. L’argent, c’est le logement, c’est la nourriture, c’est la santé. En somme, avoir de l’argent est nécessaire à notre survie. Mais surtout, avoir de l’argent, c’est avoir des rêves, de l’ambition, c’est se dépêtrer du besoin d’argent qui règle tous nos désirs. Avoir de l’argent, c’est donc vivre. Voilà le postulat que Sturges exprime à travers les mots de son protagoniste qui, résumant la vie de son père, démontre l’influence de l’argent. Sturges est un matérialiste convaincu. De la philosophie dont est issu Marx bien sûr. On pourrait même parler de matérialisme dialectique, pour reprendre des termes bien marxistes : l’organisation sociale repose sur la répartition des biens et construit des classes qui se définissent en oppositions aux autres, certains ont et d’autres n’ont pas. Simple me direz-vous, ce n’est pas une analyse sociale très originale. Oui, mais Sturges a le mérite de le présenter en une séquence d’ouverture d’une manière non-manichéenne, simple, lucide voire même scientifique, le tout avec la qualité de dialoguiste qu’on lui connaît : il n’oublie ni sa vitesse caractéristique (celle-ci récurrente des screwball comedies) ni le ton libertaire qui fera la réussite de ses  films comme Lady Eve (1941) ou The Palm Beach Story (1942). 

Ce qu’il y a d’encore plus admirable dans ce film, c’est que Sturges ne plonge pas dans la facilité lorsqu’il s’agira de se faire rencontrer deux classes sociales différentes – justesse qu’il tiendra également dans son film sûrement le plus célèbre, Le Voyage de Sullivan (1942). Le réalisateur hollywoodien s’en tient à son matérialisme : pas bons pauvres contre de méchants riches. L’argent n’est d’ailleurs jamais considéré comme intrinsèquement mauvais. En avoir est un outil d’émancipation sociale – bien qu’il ne vienne jamais à l’idée des protagonistes de “sortir du système”, de s’en affranchir. Pauvres ou riches, personne n’est bon ni mauvais de nature, simplement des fruits issus d’une culture et d’un rapport à l’argent diamétralement opposés[1]. Sturges partage ici la vision de beaucoup de marxistes d’un monde spinoziste : tout le monde n’a pas eu la même chance dès le départ. Et c’est bien une question de chance qui parcourt le film et qui se retrouve au centre du discours le plus important, prononcé avec simplicité par Betty, la fiancée de Jimmy. Le propos est tout aussi simple : la seule différence entre riches et pauvres se situent dans la chance qu’on a eu, ou pas, de pouvoir faire ses preuves. Chacun a de l’ambition, tous n’ont pas les qualités nécessaires mais il devrait appartenir à tout le monde de pouvoir s’en rendre compte en essayant. Car on ne parle bien entendu pas de la chance/fortune, mais bien de chance/opportunité. Tout cela est admirablement résumé par une subtile allégorie lorsque les protagonistes tombent sur un chat noir. Betty demande alors si cela porte bonne ou mauvaise chance. On lui répond tout simplement : “Cela dépend de ce qui arrive ensuite”. Aucune cause n’est perdu d’avance, donner une chance à quelqu’un c’est en quelque sorte lancer une pièce et attendre de voir de quel côté elle retombe, le succès ou la défaite. Dans les deux cas pas de regret, chacun y gagne.

Christmas in July est un film un brin trop optimiste peut-être, d’une foi énorme en la bonté humaine. Le protagoniste prolétaire touche le pactole et s’empresse de le dépenser en cadeaux pour tout son entourage – voire tout son quartier – en oubliant de s’en octroyer un pour lui-même et les patrons cède finalement à la confiance envers leurs salariés. Certes cela peut paraître un peu idéaliste, mais au cinéma on peut rêver, et les dialogues savoureux et les relations sincères que tissent Sturges crée en nous une sympathie particulière pour le film et ses personnages. On en ressort comme après un Capra : bouleversé d’espoirs.

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1 Les protagonistes prolétaires cherchent à acquérir de l’argent, tandis que le riche capitaliste organisant le concours répète à maintes reprises qu’il souhaite se débarrasser de cet argent qu’il a en trop et dont il ne sait pas quoi faire.