Quatorze Heures (1951), de Henry Hathaway – ★ –

Un jeune homme monte sur le rebord d’un gratte-ciel et menace de se jeter dans le vide. Il n’accepte de parler qu’au policier Charlie Dunnigan, simple agent de la circulation mais qui se trouve être la première personne à lui avoir parlé sur ce rebord… La tension et le suspens qu’on est en droit d’attendre en lisant le pitch sont bien présents mais sans doute que l’objectif principal de ce film ne se situe pas là. On sent évidemment que le sujet principal du film, c’est la psychiatrie. Car celle-ci est en veine dans l’Hollywood de l’époque, comme sujet aussi bien que comme outil de caractérisation et de narration. Le tournant d’un cinéma de l’action vers un cinéma plus centré sur le psychisme de ses personnages était déjà en partie amorcé mais ce film en est une occurrence significative. S’il reste classique, et si l’on ne s’étonne pas de cette pratique pour le spectateur européen (pour ne citer qu’un film, on pourrait parler du Jour se lève de Marcel Carné, douze ans plus tôt, dont le synopsis est similaire), on reste tout de même étonné de constater avec quelle foi Henry Hathaway et ses scénaristes foncent dans cette brèche psychologique. Et on regrette d’ailleurs ce trop plein de foi, trop scolaire, qui tend à négliger tout inconnu. Les personnages, une fois analysés, sont stéréotypés – même si cela n’est pas trop appuyé. Le mystère entourant les raisons de l’acte du protagoniste restent pourtant inconnues. Belle idée, d’une force esthétique et politique certaine : un homme souhaite se suicider tout simplement car il n’arrive pas à vivre. Malheureusement, cette puissance évocatrice du social américain est ramenée à une analyse très freudienne des relations familiales du protagoniste, laissant supposer que ses problèmes sont l’unique résultante d’un manque de confiance en soi dû aux erreurs et actions inconscientes de ses parents. Certes, il semble toujours le nier. On lui rétorque que c’est l’inconscient qui joue. Il aurait été préférable de creuser un personnage dont les motivations seraient moins facilement interprétables, plus universelles, et approfondir l’inadéquation évidente de ce personnage avec le monde qui l’entoure. Aller plus loin qu’un simple “la vie n’a aucun sens”, qui est une phrase existentielle certes exceptionnelle, mais qui sonne ici creuse. Le mystère et l’inexplicable crée souvent une puissance esthétique incroyable, surtout quand ceux-ci peuvent être confronté comme ç’aurait pu être le cas dans le film, à une institution pourvoyeuse d’ordre et de sens comme la police. Or la police dans le cas présent, bien qu’inadéquate pour apaiser le protagoniste (Dunnigan étant montré presque comme à part de sa fonction de policier), est principalement concernée par les moyens de lui sauver la vie, malgré son consentement. Et l’inextricable du personnage est laissé aux psychiatres qui défont de manière très réglée ses motivations. Ce qui finit par transformer le film en démonstration des moyens de gérer ce genre d’évènements, comme le confirmera le dernier carton du film, remerciant les institutions policières d’avoir transmis à la production les informations de leur travail et de leurs avancées scientifiques dans ce domaine.

L’Homme au complet blanc (1951), Alexander Mackendrick – ★★ –

Je commence à beaucoup aimer le style humoristique de Mackendrick, qui contraste avec les comédies habituelles, encore en vogues aujourd’hui. Est-ce dû au ton si particulier des comédies anglaises ? Car l’on pourrait mettre aisément Tueurs de dames (1955) et L’homme au complet blanc dans le même panier que, par exemple, Noblesse oblige (1949). Ou bien à la figure et aux expressions presque morbides d’Alec Guiness ? Ou bien, tout simplement, y a-t-il quelques spécificités qui font de ses films des objets de comédies acerbes mais tout à fait délectables. Mackendrick s’amuse ici à casser les liens sociaux pré-établis et révéler leur grande hypocrisie. La mécanique est simple et connue : celle du grain de sable qui vient enrayer la machine bien huilée du capitalisme local. Ce grain de sable, c’est Alec Guiness, jeune scientifique arrogant, passionné, rusé et qui fait fi des conventions de carrière pour arriver à ses fins. Mais ici, point de héros, le personnage, malgré son discours, n’est pas le moins du monde philanthrope et fait preuve, sans aucun doute, de la même hypocrisie que ses congénères patrons et ouvriers. Car ses derniers le sont aussi. Pas de critique virulente de l’exploitation. Il ne s’agit pas d’opposer exploités et exploitants, mais bien au contraire de les rassembler. Car finalement, ils sont aux yeux de Mackendrick, les rouages essentiels au système. Les ouvriers, pleins de mauvaise foi et les patrons, ridiculement impétueux, laissent vite leur querelle vaine de côté pour défendre leurs intérêts communs.

                C’est donc avec un sarcasme, teinté presque de dédain, que Mackendrick dépeint ce système social. Et nous, spectateurs, en tirons le même plaisir que lorsque nous démasquons publiquement un éhonté menteur. L’homme au complet blanc est un film qui n’épargne personne, et nous permet de prendre, le temps d’une projection, une revanche puérile sur la société.