The Intruder (1962), Roger Corman – ★★★ –

Arte a eu l’excellente idée, il y a quelques semaines, dans un élan d’anticipation, de nous faire découvrir le joyau de la filmographie de Roger Corman : The Intruder. A la manière un peu d’un Spike Lee qui, depuis BlacKkKlansman (2018), fait résonner ses fictions d’aujourd’hui avec les images d’archives, ou plus récemment fait résonner les images d’actualité avec ses fictions d’hier[1], je pense qu’il est intéressant de se replonger dans les brûlots anti-racistes qui parcourent l’Histoire du cinéma états-uniens pour comprendre un peu ce qui persistent ou resurgit à l’aune de ces affaires de meurtres[2] perpétués par l’institution policière du pays nord-américain, dont le dernier en date est celui de George Floyd. Je trouve le cas de The Intruder extrêmement pertinent depuis l’élection de Donald Trump. Le film de Corman raconte l’histoire d’un raciste qui vient semer la zizanie à coup de discours fallacieux et raciste dans une petite ville de Sud où vient d’être voté une loi acceptant la présence d’enfants noirs dans les écoles publics, jusqu’alors exclusivement réservées aux blancs. Si ses discours marchent si bien, c’est parce que la ville dans laquelle il les prononce est une ville rurale, historiquement raciste, où la haine, aidée par l’ignorance et la peur, ont depuis longtemps été institutionnalisé. Si ces discours marchent, c’est également parce qu’ils sont ouvertement mensongers, angoissants, etc (il ne nous faudrait rien de moins que Clément Viktorovitch pour nous faire la liste de tous les procédés rhétoriques fallacieux qui gangrènent ses paroles politiques). Or ces procédés de rhétorique, que l’on pourrait trouver archaïques aujourd’hui, sont bel et bien revenu au goût du jour depuis Trump, à ceci près que Trump bénéficie d’une position bien plus importante que l’opportuniste du film de Corman.

Si aujourd’hui la colère éclate aux Etats-Unis, c’est bien parce que l’on a banalisé, qu’on a institutionnalisé des discours qui, s’en cachant honteusement, stigmatise, amalgame, incite à la méfiance ou à la haine. C’est le cas de la communication de Trump, ou comme ça l’est en France par exemple, avec ces fameux « débats » télévisuels sur la laïcité ou le communautarisme, où aucun « expert » n’est jamais capable d’expliciter ou même citer la réelle définition de la laïcité. Sans vouloir dé-responsabiliser les policiers coupables de ces abus de pouvoirs, je trouve que le film de Corman nous permet de comprendre comment on peut en arriver à un tel degré de racisme et d’impunité. Les institutions sont les infrastructures d’une idéologie, ce sont elles qui propagent et maintiennent le système décidé par cette superstructure qu’est l’idéologie. C’est particulièrement vrai pour l’institution policière qui est l’instrument fasciste suprême, coercitif et répressif. Un instrument qui, on le sait aux Etats-Unis mais en France également, a institutionnalisé en ses rangs des idées stéréotypés sur les minorités, a institutionnalisé le mépris de classe, le racisme, etc. Ainsi, le premier responsable serait sans doute celui à qui prêter allégeance cet instrument de coercition, le gouvernement Trump. The Intruder, lui, est une étude effrayante des incontrôlables pouvoirs des discours fallacieux sur une foule où la haine est depuis longtemps institutionnalisé. Corman avait touché juste, et son film aujourd’hui résonne terriblement.


[1] https://twitter.com/SpikeLeeJoint/status/1267269978320826368

[2] Je pense que l’on peut assurément qualifier ces homicides de meurtres, car à la vision des vidéos témoignant de ces actes, l’acte de porter délibérément le mort me paraît évident. Peu m’importe que la justice américaine qualifie cela d’homicide involontaire. Un homme sans défense (George Floyd, comme d’autres noirs américains avant lui), qui manifeste clairement son incapacité de respirer et que l’on continue d’étouffer, je ne vois pas bien en quoi cela serait un acte involontaire. Mais je ne suis juriste, cela n’est que mon opinion. Cependant, je pense que les mots ont de l’importance et poursuivre ce policier et ses collègues pour « homicide involontaire » participe déjà de minimiser leur responsabilité.

L′Amour à la mer (1962), de Guy Gilles – ★★★★ –

Proustien assumé, Guy Gilles a exploré et expérimenté tout au long de sa filmographie les images et les sons du souvenir, les impressions des lieux et des couleurs. Je parle ici de L’amour à la mer, mais il en va de même pour Au pan coupé (1965) ou Le clair de terre (1970), les deux autres longs-métrages de Gilles que j’ai eu l’occasion de visionner. Le premier narre la correspondance épistolaire de deux amoureux racontant leurs impressions dans deux villes différentes, le second les souvenirs exprimes d’une femme se remémorant les petites choses de son ancien partenaire qui caractérisaient son rapport au monde, et le troisième suit un homme errer en Tunisie, se rappelant obsessionnellement les impressions qu’il avait vu de sa dernière balade à Paris.

            Le montage discontinu du cinéaste (raccords injustifiés, séquences indistinctement délimitées, aucune logique sensori-motrice) permet une exploration des détails d’un lieu, qui semble chaque fois par la mise en scène submerge toute l’importance des personnages et de leurs actions. Détail -> contexte -> action -> perception. Voici ce que serait sans doute le schème le plus précis de sa mise en scène (de la succession des plans), en minimisant l’importance de l’action voire souvent en faire fi. Et ce schème s’inverse et se recompose sans cesse. La psychologie des personnages chez Gilles passe par une projection des sentiments du personnage sur ce qui l’entoure. Des plans descriptifs deviennent subjectifs et ces mêmes plans font en retour évoluer cette subjectivité et la psychologie du personnage. Il est assez impressionnant de remarquer comment le cinéaste parvient à transmettre ces sensations au spectateur. J’avais à la fin de L’amour à la mer, l’impression d’avoir toujours vécu à Brest ou à Pigalle. D’en avoir arpenté chaque recoin et d’y avoir ressenti chaque émotion ou chaque sensation que la vie dans ces villes et quartiers pouvait nous offrir.

            Dans les films de Guy Gilles, le souvenir et les sensations structurent le montage et contaminent le présent des discussions, des balades, des temps de réflexions, etc. D’ailleurs le présent dans ces films, ne semblent jamais l’être réellement, toujours dilue dans les sentiments des personnages. Ces sentiments sont pris en charges par les formes du montage, une image venant recouvrir une autre selon la pensée, le souvenir, ou la perception des personnages. Pas plus de chances de retrouver ce présent par une interprétation des filtres de couleurs recouvrant chaque plan, puisqu’ils semblent, si ce n’est placés au hasard, motives par des sentiments, ou une définition du rapport entre un personnage et le décor dans lequel il se trouve.

            L’amour à la mer comme l’ensemble de l’œuvre de Guy Gilles, est un cinéma subjectif. La vision de Gilles, celles de ces personnages, celle du spectateur se mêlent dans ses sensations imprimées sur l’écran.