Emotion (1966), de Nobuhiko Obayashi – ★★★ –

                Difficile de résumer cet extravagant moyen-métrage expérimental qu’est Emotion mais pour faire simple, disons qu’il narre l’amitié de deux jeunes filles, Emi et Sari, et leurs amours respectifs, parfois mélangés, sur fond d’histoire vampirique. Voilà qui témoigne de la liberté qui s’échappe de ses images. Liberté teintée d’une énergie folle et d’un rapport joueur avec la création cinématographique. Liberté qui rappelle sans cesse celle contemporaine en France qui vit naître la Nouvelle Vague. Nobuhiko Obayashi y fait d’ailleurs ostensiblement référence, que ce soit par son utilisation du français ou la manière de dépeindre une jeunesse urbaine et moderne, qui erre dans les rues et danse sur du rock ou du jazz dans ses petits appartements. L’influence du cinéma de Godard y est palpable. On pense à ce montage tout en jump-cuts, ces personnages qui prennent en compte la caméra, la manière dont Obayashi morcelle des corps. Autant de choses qui rappelle les premiers films de Godard (Obayashi tourne en 1966). Ajoutons à cela les écarts récurrents entre mièvrerie presque caricatural et bain de sang poétique, qui préfigurent les longs-métrages futurs du cinéaste et rendent le film schizophrène. Mais ce qui réjouit dans Emotion, ce sont bien tous ces jeux de montages, les stop-motion enfantin qui ont la magie des films de Méliès, les angles de caméra extrêmement variés qui procurent des images saisissantes au ralenti. Chaque minute de ce film transpire l’amour du cinéma. Quelle satisfaction pour tout amoureux du cinéma de voir tant de passion et d’énergie créatrice. Vive la folie !

Film disponible gratuitement sur youtube à cette adresse : https://www.youtube.com/watch?v=zSBBCd6oILY

Le Vagabond de Tokyo (1966), de Seijun Suzuki – ★ –

                On sent très clairement, à la vision du Vagabond de Tokyo, que Seijun Suzuki se fiche éperdument de son scénario. Depuis dix ans maintenant et à raison de quatre à cinq films par an, la Nikkatsu charge le réalisateur sulfureux de mettre en images pléthore de scénarios ultra-codifiés sur lesquels il n’a jamais droit de regard. Inutile de vous dire que la liberté artistique, Suzuki ne la trouvait que dans la mise en scène et la composition plastique. Le Vagabond de Tokyo, réalisé un an avant son licenciement, est le parfait exemple de ces chimères que pouvait produire un réalisateur au style inventif et exubérant lorsqu’il film un scénario dont il se fout éperdument. La trame du Vagabond reste compréhensible mais très floue, bourrée d’incohérences, que le montage indigeste, ultra-elliptique, interdit, est loin de corriger. Il en va de même pour le placement des acteurs dans l’espace, toujours peu défni : difficile de savoir qui est avec qui, qui parle à qui, si les personnages sont côte à côte ou face à face. Le tout aurait fait pâlir André Bazin plus d’une fois. Mais que retenir de ce film qui semble confus, embrouillé, informe ? Tout simplement ses plans qui, pris un à un, sont autant d’expérimentations stylistiques, visuelles qui frôlent le kitsch en empruntant au Pop Art son exubérance colorée. L’apparente gaucherie de la mise en scène et du montage se transforme vite, avec ses idées qui s’enchaînent plan après plan, en un brouillon artistique à l’humour surréaliste.