The Garden of Words (2013), de Makoto Shinkai – ★ –

Makoto Shinkai fidèle à lui-même s’attache à explorer les connexions immatérielles entre deux être de sexes opposés, en tentant de modéliser le lieu de leur rencontre : ici ce « garden of words », jardin tokyoïte où se rejoignent les deux protagonistes uniquement les matins de pluie. Shinkai croit dur comme fer qu’il existe des affinités spirituelles, sensibles entre des êtres a priori opposés. Mais pour concrétiser cette attraction, il faut un lieu vierge de toute influence sociale, sociétale, où ni l’âge, ni la profession ni même le prénom ont une importance. Le film est similaire à ce petit parc pluvieux : doux, mélancolique, calme, inoffensif, agréable. Du moins jusqu’à sa conclusion. Les simples occurrences de ces rencontres charmantes auraient suffi au film, mais Shinkai fait soudain basculer son film dans tous les artifices dont l’absence jusqu’alors dans ce couple était réjouissante. Tout d’un coup, ces personnages sensibles et réservés versent comme par magie et sans raison dans l’exubérance et la mièvrerie, rejoignant les habitudes les plus agaçantes du réalisateur. Reste heureusement l’animation, dont la 3d est admirablement réaliste et précise. Mais quel dommage de voir ce moyen-métrage si prometteur être gâchée par cinq dernières minutes insupportables.

The Act of Killing (2013), de Joshua Oppenheimer – ★★ –

Lorsque Joshua Oppenheimer se rend en Indonésie pour réaliser un documentaire sur le massacre de plus d’un million d’opposants politiques en 1965, il n’imagine pas que, 45 ans après les faits, les survivants terrorisés hésiteraient à s’exprimer. Les bourreaux, eux, protégés par un pouvoir corrompu, s’épanchent librement et proposent même de rejouer les scènes d’exactions qu’ils ont commises. Joshua Oppenheimer s’empare de cette proposition dans un exercice de cinéma vérité inédit où les bourreaux revivent fièrement leurs crimes devant la caméra, en célébrant avec entrain leur rôle dans cette tuerie de masse. « Comme si Hitler et ses complices avaient survécu, puis se seraient réunis pour reconstituer leurs scènes favorites de l’Holocauste devant une caméra », affirme le journaliste Brian D. Johnson. Une plongée vertigineuse dans les abysses de l’inhumanité, une réflexion saisissante sur l’acte de tuer.

Je fais aujourd’hui exception à la règle que je me suis fixé qui veut que je rédige moi-même le pitch des films dont je parle parce que je trouve que cette présentation, celle officielle de la distribution française, est particulièrement éloquente. Je ne pourrais mieux décrire la trame exceptionnelle de ce film. Cela témoigne également de la difficulté que j’ai de parler d’un tel film. Difficulté également, à le regarder, comme – je le pense – beaucoup de spectateurs comme moi. The act of killing est sans aucun doute un film unique, qu’on n’a jamais vu avant et qui serait difficile à reproduire. Il est difficile d’en parler, puisque celui-ci pose des questions, non pas inédites, mais particulièrement compliquées à répondre. Spécialement parce qu’en plus de nous troubler, émotionnellement et moralement, il provoque, volontairement ou non, des interrogations clivantes sur les responsabilités de l’art, des images et de ses pouvoirs. Bien hypocrite serait le spectateur qui vous dirait que face à ce film, il n’a pas remis en question jusqu’à son acte de regarder. Car l’on ressent plein de choses face à ces images : stupéfaction, colère, dégoût, etc. Mais celui qui nous reste le plus, le sentiment qui est sans doute le plus intéressant d’un point de vue cinématographique, est la culpabilité. Cette impression que, malgré ou à cause de notre passivité, le simple fait d’être spectateur vous rend complice de ces bourreaux. De là vient sûrement la méfiance, le doute qui nous envahit à propos d’Oppenheimer. D’aucuns lui ont reproché d’être trop proche de ces criminels. Ce qui n’est pas forcément faux : la distance prise par Oppenheimer n’est pas toujours très claire, bien définie. Bien qu’il avoue avoir passé des moments très douloureux mentalement à les filmer, il a cependant gardé contact avec Anwar Congo, le personnage au centre du film, et le considère presque comme un ami.

                The act of killing est un film-problème auquel sans doute on ne peut trouver de solution finie. Sensationnaliste ? Courageux ? Indécent ? Honnête ? Reste que ce documentaire puissant nous confronte efficacement aux horreurs banalisées de ce monde par les pouvoirs infinis de l’imagination. Un Shoah (Claude Lanzmann) où les seuls témoignages seraient ceux des nazis.

Détective Dee 2 : La Légende du Dragon des Mers (2013), Tsui Hark – ★★ –

Le détective Dee Renjie est de retour, mais l’on suit cette fois sa jeunesse. Plus précisément son entrée au Temple Suprême en pleine période de guerre. Très vite, le flair du jeune détective le mènera à révéler et tenter d’empêcher un complot visant la cour impériale… Passés les effets numériques un peu bancals, le second volet de la saga de Tsui Hark est un régal pour les yeux et l’imagination. Ce dernier semble avoir trouvé avec les occurrences de ce détective génial un fonds inépuisable d’idées fantaisistes et de mythes affriolants. Véritable patchwork d’essais plastiques aux couleurs luxueuses sur tous les plans et même entre eux, La légende du Dragon des Mers est un film classe, abondant où l’on sent partout le plaisir presque enfantin de Tsui Hark à le tourner et son appétit d’en faire encore plus.

At Berkeley (2013), Frederick Wiseman – ★★★★ –

La méthode de Wiseman réussit si habilement à cacher la présence du réalisateur et de sa caméra qu’on en oublierait presque qu’il faut bien quelqu’un pour construire le film. Excepté peut-être pour At Berkeley, qui, au travers de ses nombreuses séquences de débat, semble sans cesse interroger le spectateur sur tel ou tel sujet. Difficile en effet de rester passif devant un tel film, tant notre réflexion est sollicitée, et il est presque frustrant de savoir que l’on ne peut pas intervenir nous-mêmes, comme le font ces étudiants, ces professeurs ou ces administrateurs. Car pour tous ceux ayant un jour expérimenté l’enseignement supérieur public, ce panorama de la vie universitaire de Berkley fait office de petits paradis. Paradis où l’on sent tout de même, entre deux séquences où l’on refait le monde (extrêmement stimulantes), germer la précarisation institutionnalisée de l’enseignement public, et fatalement, des étudiants américains.

Une autre merveilleuse particularité de ce film est que le style de Wiseman atteint dans le décor universitaire une portée enrichissante. Le documentariste construit son film presque comme un travail universitaire. Il observe, divise, recoupe, met en perspective avec la distance nécessaire à ce type de travail, et nous laisse l’entière possibilité de nous faire notre propre avis. Le tout sans oublier de créer chez nous une nostalgie immédiate de ces moments étudiants et du quotidien du campus.