Ex Libris : The New York Public Library (2017), de Frederick Wiseman – ★★★ –

Frederick Wiseman ne change pas ses habitudes et observe silencieusement, armé de sa caméra, durant près d’une année, l’activité et le fonctionnement de la New York Public Library. Quoi qu’il arrive, j’ai l’impression que la méthode Wiseman s’adapte à chaque institution à laquelle il s’intéresse. C’est d’abord qu’il s’agit sans doute de celle la plus à même de rendre compte, de s’immerger, de comprendre. Mais c’est surtout que la forme que prend cette méthode semble toujours être la forme usuelle du participant de l’institution. Ici, c’est en rat de bibliothèque, en curieux insatiable de savoir et de culture, que nous nous infiltrons dans chaque recoin des événements de la bibliothèque, que l’on égrène les différents quartiers de New York à la recherche de succursales. Et c’est ainsi que l’on comprend les enjeux et les fonctions d’une bibliothèque. Non pas seulement récipiendaire du savoir, la bibliothèque se présente comme un lieu de vie, aux différentes facettes. D’où la justesse de Wiseman, de nous montrer le travail, l’intérêt et l’envie des personnes qui transmettent ce savoir. Car on ne fait pas que consulter dans cette bibliothèque, on écoute, on discute, on débat, on touche, on partage. Wiseman montre avec brio qu’une bibliothèque est loin d’être un lieu sacré, bien qu’il soit primordial, mais qu’il est plus une partie intégrante de la vie d’un quartier, d’une communauté. Ce parcours géographique au travers de New York nous révèle la pluralité de cultures qui habitent cette ville et dont les bibliothèques se font témoins, symboles mais aussi protecteurs. La vérité se trouve dans ces bibliothèques, et grâce à elles, cette vérité est conservée et perpétuée. Car elles seules témoignent des faits.

I am Not your Negro (2017), de Raoul Peck – ★★ –

                Difficile entreprise que d’adapter sur le grand écran les mémoires de quelqu’un d’autre. C’est pourtant ce qu’essaie Raoul Peck en adaptant comme tels les derniers écrits de Jalmes Baldwin, projet de livre malheureusement inachevé intitulé Notes for Remember this House : le récit des vies et des assassinats de ses amis Martin Luther King Jr., Medgar Evers et Malcolm X. Heureusement pour nous, Peck choisit une forme documentaire pour cette adaptation, en illustrant d’images d’archive historiques et contemporaines la dictée du texte de Baldwin, entrecoupée souvent des nombreuses interventions qu’a pu donner l’écrivain. C’est donc une parole très personnelle qui se dégage du film. Peck, lui, reste un peu trop effacé. Le montage reste conventionnel, les images sont majoritairement illustratives. Ce qui est intéressant dans le film, ce sont avant tout les paroles de Baldwin, écrivain engagé et engageant, dont la réflexion reste aujourd’hui encore éclairante, voire visionnaire. Cinématographiquement, le spectateur cinéphile ne sera pas séduit par les formes crées par Peck, mais plutôt par les nombreuses réflexions sociales, historiques et cinéphiles qui parsèment le texte de James Baldwin. Une étude en forme de notes et pensées diverses, qui ne manquent pas de révéler une certaine facette du cinéma américain. On pense aux Histoires du cinéma de Jean-Luc Godard et ce constat que le cinéma a raté l’histoire, n’a pas été au rendez-vous lorsqu’il le fallait. Pour Godard, il s’agissait de la Shoah, pour Baldwin, de la ségrégation états-unienne. J’aurais aimé un peu d’expérimentations visuelles sur la question des images hollywoodiennes qui traversent les pensées de Baldwin de la part de Peck dans son film (sans espérer qu’il atteigne la maestria de Godard bien sûr, mais…).

                L’Histoire est au cœur des réflexions de ce film. Pas seulement l’Histoire du cinéma, mais l’Histoire des peuples, du peuple américain. « L’histoire des noirs en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Et cette histoire n’est pas belle. » Mais c’est plus de sa mémoire dont il est question dans le film. La mémoire d’un grand écrivain, témoin des activités des grands hommes qu’étaient ses amis Medgar Evers, Malcolm X. et Martin Luther King Jr. La mémoire de tous ceux qui sont lucides face aux violences de leur monde et ne peuvent pas, n’ont jamais pu leur trouver justification.

Yourself and Yours (2017) de Hong Sang-soo – ★★★ –

Nouveau film pour Hong Sang-soo, mêmes répétitions, mêmes procédés de mise en scène mais jamais les mêmes émotions, les mêmes fins, et surtout jamais la certitude d’avoir cerné le quotidien du monde du cinéaste, qui est bien évidemment le nôtre également. Après autant de films similaires, on pourrait penser qu’il s’enfermerait rien qu’un tantinet dans une machine reproductrice dénuée de réelles intentions (surtout considérant son rythme prolifique de production). Au contraire, avec les mêmes outils, le sud-coréen semble toujours gagner en légèreté, le stricte et la simplicité de sa mise en scène n’ayant d’égal que l’infini cinématographique qu’ils offrent. En effet, il me semble que la richesse esthétique d’Hong Sang-soo ne vient pas plus de son cadre que de tout ce qui l’entoure. Le cadre chez le réalisateur n’est toujours qu’une partie, et ses films l’assemblage de ces petites parties qui, répétées, composent une géographie variante du quotidien. La réelle poésie intervient alors autour et entre ces parties : le hors-champ, l’ellipse ; et la manière dont elles sont reliées, car aussi simple qu’il apparaisse, le montage de Hong est sans doute l’un des plus pensés et complexes qui existent aujourd’hui. C’est sans doute lui qui le mieux montre/monte le rêve : cadre original sur le personnage assis -> panoramique droit -> rien, intrusion dans le rêve -> retour au cadre original, celui sur le personnage -> développement du rêve tel que s’il était réalité (continuité de scènes, aucun artifice technique) -> cut -> retour au cadre original sur le personnage assis. Simple, percutant, puissant, drôle et poétique : en seulement deux plans. Et plus que jamais, Hong semble s’amuser de toutes les possibilités qu’offre les éléments les plus basiques d’une mise en scène, donnant à un dispositif très stricte la légèreté du hasard et de l’errance.

Dunkerque (2017), de Christopher Nolan – ★★ –

Il y a une chose étonnante avec Christopher Nolan : il y a toujours, malgré son succès général, une réticence dans le milieu cinéphilique à l’aimer totalement. On aime malgré notre volonté, malgré cette petite voix qui nous dit que l’on se fait avoir quelque part, qu’on nous mène en bateau. S’il existe une raison, c’est celle, tout à fait logique, que Nolan est aujourd’hui le cinéaste le plus à même de nous manipuler. Un virtuose de la dramaturgie cinématographique, le prouve ces films en apparence alambiqués, incompréhensibles qui se révèlent tout à fait cohérents plus l’intrigue avance. C’est un des premiers degrés de l’illusion que Nolan fait au spectateur. Faire croire que l’on se trouve dans un régime esthétique alors qu’en réalité tous les éléments de ses films appartiennent au régime représentatif. Chez Nolan, pas de superflus, d’inutiles. C’est sans doute, comme l’a prouvé la controverse sur la fin à Valence dans Dark Knight Rises, Nolan (avec M. Night Shyamalan) le plus respectueux du fusil de Tchékhov[1].

            La deuxième chose qui nous perturbe, intimement liée à la première, c’est sans doute que Nolan est un réalisateur à la production cinématographique anachronique. Tous les films du réalisateur anglais sont de grands exemples de ce sont était capable le cinéma classique hollywoodien. Si l’on se demande en premier lieu ce que Dunkerque a de classique (car il a sûrement étonné beaucoup de spectateurs), c’est en réalité le film plus classique de Nolan. Mais avant, un retour sur les principes de formes et d’intrigues du cinéma classique hollywoodien. Pure mise en pratique de la pensée aristotéicienne de la représentation artistique, le cinéma classique hollywoodien s’est développé réellement à partir de Griffith et son montage alterné. Ce montage alterné, c’est l’incarnation du primat de l’action sur le reste : permettre au spectateur d’assister alternativement à la représentation de plusieurs actions se déroulant simultanément dans l’intrigue. Si Nolan tend dernièrement à supprimer la simultanéité des actions dans ces montages alternés, l’ambition est la même : faire monter la tension à son apogée. Une technique imparable. Pour Aristote, pas d’intériorité, les personnages ne doivent s’exprimer que par leurs actions. Une règle respectée à la lettre par le cinéma classique car, en plus de permettre une intrigue captivante, ce primat de l’action servait une idéologie très américaine de l’homme moyen. Celui qui agit avant de penser. L’homme fort, brave, honorable dont le plus bel exemple reste John Wayne. Dans Dunkerque, cette règle est exacerbée. Nous n’avons plus de personnages. Nous ne connaissons pas les noms des soldats (juste ceux des morts – si l’on affirme sa personnalité, on meurt) et nous sommes à peine amenés à connaitre l’âge et la profession des civils. Ils sont tous entiers dans leur action, survivre ou secourir. Le film semble plus se rapprocher d’une propagande de la nation anglaise (malgré la défaite) empreinte d’une idéologie très américaine.

            Si l’on se sent si sale d’être pris dans cette intrigue si bien manipulé, c’est sûrement que l’on se rend compte que ce qui marche sur le plus grand public, c’est ce que 50 ans de cinéma international s’était évertué à transgresser, oublier, etc. L’impression pour tout cinéphile d’avoir perdu un demi-siècle de cinéma.

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[1] Si un objet est indiqué ou visible dans la première partie de l’histoire, alors cet objet doit devenir utile dans la suite de l’intrigue. Ce qui élimine tout objet inutile d’une intrigue.

Song to Song, Terrence Malick (2017) – ● –

Le retour à une narration plus appuyée ne réussit pas du tout à Terrence Malick, celle-ci vidant de toute substance sa mise en scène. On ne peut faire abstraction de la pauvreté d’écriture de ces triangles amoureux abrutis. Malik repose tout le principe de son film sur une découverte infantile : la focale particulière de la camera GoPro. Plus Terrence vieillit, moins il semble comprendre quelque chose au cinéma. Dans Song to Song, il semble penser que le sensible n’est atteignable que par les effets du visuel, aux dépends de toute profondeur de l’image. En cela, il ne se distingue en rien des blockbusters manufactures que l’on peut voir aujourd’hui. Le sublime de ses paysages n’a plus que des qualités visuelles, éparpillées dans un film en constant mouvement, sans relief de durées, là où ceux de ses premiers films donnaient au spectateur l’expérience d’un sensible singulier, où l’image était matière aussi temporelle que visuelle. Ce fanatisme du visuel et de ses effets prête évidemment à la stéréotypisation, à laquelle n’échappe aucun personnage. Sans vigueur aucune mais plein de prétention gestuelle, ils semblent errer dans chaque plan, comme chaque plan dans l’ensemble du film. Aucune structure, aucune pensée du montage, une simple suite de vaine de visuels, gestes, paroles, d’un romantisme pompeux et passe de mode.

           Song to Song, ou le parfait manuel d’exacerbation du style lorsque l’on n’a rien à dire ni à montrer. Malick est en ce moment bouillant, mais il devrait prendre le temps de trouver sujet intéressant avant de s’aventurer plus loin sur cette pente glissante.

A Ghost Story (2017), de David Lowery – ● –

D’un pitch plutôt amusant (Casey en fantôme drapé, trous noirs pour les yeux compris), Lowery fait un film incroyablement pompeux. Plein de prétentions (que ce soit graphiques ou métaphysiques), il ennuie plus qu’il ne révèle quelque chose. Oscillant entre plans-séquences simplement ennuyeux et envolées malickienne inconsistantes, A Ghost Story nous prend de haut sur un sujet dont on a du mal à comprendre ce qu’il pourrait avoir de transcendant. Et l’éternel boucle du temps, bon sang ! encore un retour à la case départ sans originalité aucune. Le talent n’est pas à la hauteur de l’ambition.

The Florida Project (2017), de Sean Baker – ★★★ –

Les pérégrinations de cette enfant en roue libre, Moonee, superbement interprétée par la toute jeune et pétillante Brooklyn Price, ont été la véritable réjouissance cinématographique de cette fin d’année. Un véritable déferlement de verves et de corps en tous genres parcourt le Magic Castle Motel de la « banlieue » colorée de DisneyLand, Floride. Un joyeux bazar qui n’épargne aucun âge. Punk pastel.

Le Crime de l’Orient-Express (2017), Kenneth Branagh – ● –

Quel intérêt d’adapter une œuvre si célèbre, si lue, si adaptée au cinéma ? C’est ce que l’on peut se demander. Et c’est aussi ce qu’aurait dû se demander Branagh. Car son adaptation n’apporte rien de très intéressant. Une lecture très classique du classique d’Agatha Christie, mise en forme de manière très académique. Visiblement, chercher à surprendre semble un effort réservé aux adaptations de Conan Doyle.