Dans un jardin qu’on dirait éternel (2020), de Tatsushi Omori – ★★ –

Dans une maison traditionnelle à Yokohama, Noriko et sa cousine Michiko s’initient à la cérémonie du thé… Film discret mais dont le pari est osé : effacer progressivement l’individualité des personnages pour se focaliser sur la répétition et la précision d’un geste traditionnel. C’est une quête d’apprentissage spirituelle à laquelle on assiste médusé dans une opération en trois mouvements : appauvrissement, répétition puis ouverture. Le premier mouvement, merveilleusement illustré par la scène du premier cours, dilatant à l’extrême chaque étape de la cérémonie, est une manière de concentrer notre attention mais surtout nos émotions sur ces gestes particuliers. Le second – peut-être plus fastidieux mais non moins intéressant – consiste à rendre chacun de ces gestes cérémonieux presque communs pour les personnages mais surtout pour nous spectateurs. Étape nécessaire pour accéder à la dernière étape qui s’apparente à une forme d’éveil. Chose la plus dure à transcrire cinématographiquement car il s’agit surtout de ressentir, être attentiste, non plus aux gestes, maintenant naturelles, mais à l’environnement qui donne nuance et particularité à chacun de ses gestes. Certes, peu d’innovations cinématographiques de ce côté-là, Tatsushi Omori se contente de mixer comme le son et l’image d’une nature pure et ceux des gestes connus. Mais le contrat est rempli : on y accède qu’à la toute fin du film, là où l’on ressent le mieux toute l’abnégation nécessaire à cette ouverture. Dans un jardin… est une réelle proposition d’expérience esthétique toute entière basée sur l’image d’une pratique manuelle et méthodique. En l’espace d’un film, on goûte quelque peu la force mentale et physique nécessaire à la cérémonie du thé japonaise.

Tenet (2020), de Christopher Nolan – ● –

Une mise en scène lisse et télévisuelle pour nous servir un grand foutoir incompréhensible. Si encore son intellectualisme pompeux et fébrile ne se parait pas d’évidentes incohérences et d’explications si évasives. On nous vend une expérience esthétique aux abords du possible cinématographique mais l’on nous sert finalement un ennuyeux foutage de gueule. A trop prendre ses spectateurs pour des demeurés, Nolan s’est embourbé dans une spirale créatrice absconse et autocongratulante (en témoigne ici plus encore que dans ses précédents films les nombreux fusils de Tchékhov pour la plupart inutile et incohérent). Le tout, on s’en rend bien vite compte, pour un énième film de voyage temporel au scénario banal. Tenet est à l’image de son titre : il se lit dans les deux sens, mais ne signifie toujours rien.

La femme qui s’est enfuie (2020), de Hong Sang-soo – ★★ –

Le style est toujours là, les thématiques aussi, mais je pense que l’on peut dire qu’il se passe quelque chose de singulier dans les derniers films de Hong Sang-soo. La femme qui s’est enfuie, son dernier en date, le confirme. Renouvellement, ajustement, ou simple épuration ?

Epuration certes, car le film se contente de suivre les vacances de Gam-hee (Kim Min-hee) qui rend visite tour à tour à d’anciennes amies, sans qu’aucun rapport ne soit ostensiblement révélé entre ces personnes et ses visites, si ce n’est la présence de la protagoniste. Chose peu habituelle mais que l’on commençait à percevoir à percevoir depuis quelques films, le personnage principal (surtout depuis que celui-ci est interprété bien souvent par Kim Min-hee) ne semble pas réellement au coeur des enjeux du récit. Personnage errant bien sûr, mais qui se pose surtout en observatrice. On pense surtout à Grass dans cette manière de passer d’une histoire à une autre où le seul dénominateur commun dans la narration est la présence de cette Kim Min-hee observatrice.

Ajustement, bien sûr, car c’est peut-être le propre du cinéma des répétitions et des variantes de Hong Sang-soo. On pense à Sunhi : cette jeune femme dont la personnalité était tour à tour décrite par trois hommes. Dans La femme… dans la même idée mais d’une manière opposée, c’est Kim Min-hee qui se décrit, ou se raconte plutôt, devant trois autres personnes. On retrouve alors cette particularité propre à Hong Sang-soo qui, grâce à ce modus operandi, opère de subtils changements entre chaque discussion, qui peignent trois différents portraits d’un sujet qu’on sait être le même. Il est assez rare de voir chez Hong Sang-soo un personnage qui se raconte lui-même différemment face à différentes personnes. Il était plus habituel que ce soit justement comme dans Sunhi les uns et autres qui décrivent ce personnages selon différentes subjectivités.


Renouvellement, peut-être pas. Mais pour sûr nous remarquons quelques particularités peu habituelles du cinéma de HSS. Premièrement, cet absence d’enjeu, ou presque, pour le personnage principal. Même si bien sûr, il en reste, on le devine, par ce qu’elle dit de sa vie et sa manière de réagir à celles qu’elle côtoie. Ensuite, cette très grande présence du passé des personnages. Bien sûr, il a toujours été question du passé de ses personnages dans les films du Sud-Coréen, mais elle se cantonnait à une relation amoureuse, rarement plus. Ici, tout le personnage de Gam-hee est tournée vers le passé : elle rend visite à de vieilles amies, ne rencontre qu’une seule nouvelle personne, ne parle que rarement de son présent ou de son avenir à elle, jusqu’à cette fin où elle semble justement s’enfuir, revenir sur ses pas pour revoir le film qu’elle venait tout juste de terminer.
Enfin, chose étonnante – je m’en sui rendu compte perplexe – l’importance de la verticalité dans le film. Les amis de Gam-hee ont constamment quelque chose à avoir le « haut » ou le « bas ». La première, interdisant l’accès au troisième étage à Gam-hee, la seconde révélant qu’un homme pour lequel elle en pince vit juste haut dessus d’elle et rejetant du haut des escaliers un homme un peu trop insistant, enfin le mari de la troisième amie, qui est également un ancien petit ami de Gam-hee et qui participe à un concert littéraire « en bas » du centre artistique. Je ne sais pas vraiment quoi en dire, mais cette irruption de la verticalité m’a permis de prendre conscience à quel point le cinéma de HSS est, que ce soit voulu ou non, horizontal. Il suffit de regarder attentivement sa mise en scène pour s’en rendre compte : le placement des personnages qui étire souvent le cadre dans la largeur, le fait qu’ils n’utilisent pratiquement que le panoramique horizontal, etc. Il serait sans doute intéressant de déceler s’il fut question d’une quelconque verticalité dans ses précédents films. Une belle piste à suivre. Sans doute cela a-t-il quelque rapport avec ces montagnes, omniprésentes dans le film, faisant office de paysages, de discussions, de transitions entre les jours et les lieux. Un leit-motif qui rappelle celui de la tour de Séoul dans Conte de cinéma (2005) et se propose comme le pendant des ritournelles musicales qu’utilisent habituellement le réalisateur.

Mais peu importe les montagnes, car c’est bien à la plage que l’on termine comme d’habitude (même si l’on triche un peu ici). Et bien sûr, rien de mieux pour apprécier ces plages qu’un cinéma.

Uncut Gems (2020), de Joshua et Ben Safdie – ★★ –

                Howard Ratner est un bijoutier new-yorkais roublard qui magouille à droite et à gauche pour rembourser ses dettes de jeu, mais tout ce qu’il entreprend rate lamentablement… Les frères Safdie nous reviennent, sur Netflix cette fois, chose assez surprenante lorsque l’on connait leur amour pour la pellicule qui, inévitablement, ne peut être aujourd’hui projeté qu’en salles de cinéma. Joshua et Benny s’aventure dans la même veine que leur précédent ouvrage Good Time, en reconduisant plusieurs éléments identifiables : Oneohtrix Point Never à la musique, techno coloré accompagné des riches couleurs pop, dirigées ici par non moins que Darius Khondji, et l’habituelle frénésie de la mise en scène des frères cinéastes. Frénésie poussée jusqu’à l’extrême, à un point éreintant (on termine le film complètement lessivé) qui sied parfaitement avec la folie capitaliste qui s’empare du personnage principal ; Adam Sandler remplit d’ailleurs parfaitement son rôle d’hyperactif benêt sans cesse dépassé par les événements mais renouvelant toujours le risque. Le tout est semblable à une journée folle de la bourse, cela ne s’arrête jamais, on pense parfois lâcher le film tant il nous pousse dans nos retranchements : la caméra bouge sans cesse, très près des acteurs, toujours in medias res, ça parle, voire crie, sans arrêt, on distingue à peine les conversations dans ce brouhaha new-yorkais. Sans doute qu’une sortie en salles aurait causé quelques malaises dans l’audience. Mais l’on reste captivé par cette tension constante, ces moments de suspens insoutenables, et ce mysticisme de certains mouvements de caméra qui nous font passer, comme au début du film, de l’intérieur d’une opale à l’intérieur du colon d’Howard Ratner. Uncut Gems est un film épais, comme un Scorsese de 6 heures qu’on aurait condensé en 2h15 et rendu épileptique. Un film qui ne ménage ni ses personnages, ni ses spectateurs.