Emotion (1966), de Nobuhiko Obayashi – ★★★ –

                Difficile de résumer cet extravagant moyen-métrage expérimental qu’est Emotion mais pour faire simple, disons qu’il narre l’amitié de deux jeunes filles, Emi et Sari, et leurs amours respectifs, parfois mélangés, sur fond d’histoire vampirique. Voilà qui témoigne de la liberté qui s’échappe de ses images. Liberté teintée d’une énergie folle et d’un rapport joueur avec la création cinématographique. Liberté qui rappelle sans cesse celle contemporaine en France qui vit naître la Nouvelle Vague. Nobuhiko Obayashi y fait d’ailleurs ostensiblement référence, que ce soit par son utilisation du français ou la manière de dépeindre une jeunesse urbaine et moderne, qui erre dans les rues et danse sur du rock ou du jazz dans ses petits appartements. L’influence du cinéma de Godard y est palpable. On pense à ce montage tout en jump-cuts, ces personnages qui prennent en compte la caméra, la manière dont Obayashi morcelle des corps. Autant de choses qui rappelle les premiers films de Godard (Obayashi tourne en 1966). Ajoutons à cela les écarts récurrents entre mièvrerie presque caricatural et bain de sang poétique, qui préfigurent les longs-métrages futurs du cinéaste et rendent le film schizophrène. Mais ce qui réjouit dans Emotion, ce sont bien tous ces jeux de montages, les stop-motion enfantin qui ont la magie des films de Méliès, les angles de caméra extrêmement variés qui procurent des images saisissantes au ralenti. Chaque minute de ce film transpire l’amour du cinéma. Quelle satisfaction pour tout amoureux du cinéma de voir tant de passion et d’énergie créatrice. Vive la folie !

Film disponible gratuitement sur youtube à cette adresse : https://www.youtube.com/watch?v=zSBBCd6oILY

Uncut Gems (2020), de Joshua et Ben Safdie – ★★ –

                Howard Ratner est un bijoutier new-yorkais roublard qui magouille à droite et à gauche pour rembourser ses dettes de jeu, mais tout ce qu’il entreprend rate lamentablement… Les frères Safdie nous reviennent, sur Netflix cette fois, chose assez surprenante lorsque l’on connait leur amour pour la pellicule qui, inévitablement, ne peut être aujourd’hui projeté qu’en salles de cinéma. Joshua et Benny s’aventure dans la même veine que leur précédent ouvrage Good Time, en reconduisant plusieurs éléments identifiables : Oneohtrix Point Never à la musique, techno coloré accompagné des riches couleurs pop, dirigées ici par non moins que Darius Khondji, et l’habituelle frénésie de la mise en scène des frères cinéastes. Frénésie poussée jusqu’à l’extrême, à un point éreintant (on termine le film complètement lessivé) qui sied parfaitement avec la folie capitaliste qui s’empare du personnage principal ; Adam Sandler remplit d’ailleurs parfaitement son rôle d’hyperactif benêt sans cesse dépassé par les événements mais renouvelant toujours le risque. Le tout est semblable à une journée folle de la bourse, cela ne s’arrête jamais, on pense parfois lâcher le film tant il nous pousse dans nos retranchements : la caméra bouge sans cesse, très près des acteurs, toujours in medias res, ça parle, voire crie, sans arrêt, on distingue à peine les conversations dans ce brouhaha new-yorkais. Sans doute qu’une sortie en salles aurait causé quelques malaises dans l’audience. Mais l’on reste captivé par cette tension constante, ces moments de suspens insoutenables, et ce mysticisme de certains mouvements de caméra qui nous font passer, comme au début du film, de l’intérieur d’une opale à l’intérieur du colon d’Howard Ratner. Uncut Gems est un film épais, comme un Scorsese de 6 heures qu’on aurait condensé en 2h15 et rendu épileptique. Un film qui ne ménage ni ses personnages, ni ses spectateurs.

Tampopo (1985), de Juzo Itami – ★★★ –

                Difficile de savoir quel est réellement le sujet de Tampopo ! La bouffe ? Le cinéma ? Le Japon ? Car Juzo Itami réalise ici un film extrêmement copieux (le mot est bien choisi) : étude précise, confinant presque à l’absurde, des pratiques culinaires, propositions et réflexions de cinéma à tout va et critique nappée d’humour de quelques caractéristiques de la société japonaise. Chaque événement prête à rire dans Tampopo car il se situe toujours aux frontières de plusieurs émotions : dégoûtant – alléchant, frustrant – libérateur, désespérant – euphorique. Une pluralité du fond qui s’accompagne d’un maelström de références et d’idées cinématographique tout aussi drôles parce qu’à la limite du sérieux : western-nouille, polar érotique, comédie de potes, romance, film à sketches politique, et j’en passe. Entre tout ça, on s’amuse à casser la frontière de la fiction, en nous interpellant régulièrement, en nous rendant complice de cette pérégrination quelque peu régressive mais délicieuse. On savoure aussi ses déambulations entre des personnages qui ne font que se croiser, nous partagent quelques-uns de leurs liens avec la bouffe avant de s’en aller. On déguste finalement ces transitions de plans brutes qui confinent parfois au ridicule mais témoigne de la liberté du film, qui ne se retient jamais de faire ce qui lui chante. Enfin, on tombe amoureux de ces personnages rendus si sympathiques notamment par la récurrence de leurs regards face caméra. Un seul regret lorsque ces deux heures de Monthy Python nippon se terminent : ne pas pouvoir goûter ce bol de nouilles que l’on connait maintenant par cœur, contrairement à ce que Goro nous promettait au tout début du film lorsqu’il disait à Gun « continue de lire, on arrive dans deux heures, là on pourra manger ».

Love & Peace (2015), de Sion Sono – ★★★ –

                Existent-ils au cinéma des films que l’on pourrait sans conteste considérées « punk » ? C’est une question qui occupe pas mal d’esprits cinéphiles. Si l’on devait trouver un début de réponse, il serait sans doute à trouver du côté du pays du soleil levant. Car il est indéniable que la culture punk eut – et a toujours – une vivacité singulière au Japon. Il faut dire qu’un pays aussi corseté, aussi attaché à des traditions conservatrices et à un schéma social et sociétale stricte, que le Japon est un terrain presque naturel d’expressions pour des courants aussi conflictuels et anarchistes que le punk. Au cinéma, son plus visible évènement serait le cyberpunk où la musique punk s’arrange avec des questions d’apocalypse sur fond de progrès technologique. On pense à des films comme la duologie Tetsuo ou à l’œuvre de Sogo Ishii avec des films comme Asia Strike Back (1984) ou le plus connu Electric Dragon 80.000 Volt (2001). On range bien souvent Sion Sono dans la lignée de cette génération de cinéastes subversifs. Mais pour Sono, il ne s’agit pas de cyberpunk : les trames de ses films nous sont contemporaines et il verse plus volontiers dans le fantastique que dans la science-fiction. Pourtant, il est incontestable que le cinéaste garde une aura depuis ses débuts, et même depuis le temps où il défilait presque nu braillant des poèmes dans les rues avec le collectif Tokyo-ga-ga-ga, une aura punk. Provocant, conflictuel, exubérant, chacun de ses films pourrait s’apparenter à un concert des Murder Junkies. Mais ce qui surprend chez Sion Sono, c’est sa soif de cinéma, cette volonté de se renouveler sans cesse sans perdre en cohérence. Il mélange donc les genres entre les films et souvent dans un même film, donnant à chacun de ses « Fuck the japanese way of life » plusieurs facettes jouissives. C’est le cas avec Love & Peace qui est à la fois un conte de noël fantastiques, un film musical, et une brute parabole politique.

Ryoichi, employé asocial, vit constamment moqué par ses collègues. Il recueille une petite tortue qu’il nomme Pikadon (mot japonais faisant référence à la bombe atomique) à qui il partage son rêve de devenir un grand rockeur punk. Mais un jour que ses collègues découvrent la tortue et se moquent une nouvelle fois de lui, il jette l’animal dans les égouts dans un accès de panique. Celui-ci sera recueilli par un vieil homme énigmatique qui recueille jouets et animaux abandonnés et leur donne la faculté de parler. Mais il donne par mégarde à la tortue la faculté d’accomplir ses rêves. Dans le même temps, Ryoichi écrit une chanson sur Pikadon qui lui vaut d’être repéré par une maison de disques. On considère régulièrement Sion Sono comme un cinéaste de l’absolu, des extrêmes. A raison, car il y a dans tout son cinéma de grands écarts qui se crée entre les situations, entre des pans de sociétés, entre deux pôles de la psyché de ses personnages qui sont eux, toujours porté par une sorte d’idéal ou bien résolu à une fatalité malheureuse. Pour ma part, je considère également Sion Sono comme un cinéaste très matérialiste, au sens politico-philosophique si l’on peut dire. Il pose un regard résolument marxiste sur le Japon et son système social. Car s’il est un sujet extrêmement récurrent chez Sono, c’est l’endoctrinement. Parfois conscient, la majeure partie du temps inconscient, ses personnages sont aliénés, d’une manière qui s’exprime jusque dans leur chair (on pense aux cicatrices faites à Mitsuko et Taeko par leur gourou dans Forest of Love, 2019, ou bien les réguliers vomis de Kyoko lorsqu’elle se confronte aux plaisirs de la chair dans Anti-porno, 2016). Les structures familiale, religieuse, sectaire sont pour le cinéaste des instruments d’endoctrinement. Mais celles-ci n’en sont que la partie émergée. Avec Love & Peace Sono s’attaque à quelque chose de plus subrepticement inscrit dans la société japonaise. Il y a ce label de musique qui transforme Ryoichi en produit ultra-formaté, dont toute la carrière est programmée avant même son lancement, qui rappelle directement les structures précitées. Mais Sono par l’intermédiaire de ces jouets abandonnés, métaphore filée des japonais simples produit de consommations d’un système, que ces structures sont les instruments d’une superstructure : c’est d’abord une idéologie, une conception de l’humain et de ses relations, de son utilité qui induit ces infrastructures que sont la famille, la religion, la secte, l’industrie musicale. Et cette idéologie est celle libérale et conservatrice qui domine le Japon comme la plupart du monde.

                La parabole que fait Sono avec ce film est évidente, voire grossière diront certains, mais d’une lucidité cruelle lorsqu’il s’agit d’exposer les mécanismes de ce système. Sono est un fataliste, les personnages de ses films ne sont pas maître de leur destin, même quand ils le croient. Pour lui, le travail et le mérite sont un mensonge éhonté. Ryoichi croit réussir, mais c’est bien Pikadon qui lui écrit ses chansons et le label qui le conduit vers où il doit aller. Les jouets, par essence, sont du même acabit. Même doués de parole, ils n’en restent pas moins enchaînés par l’amour qu’il porte envers leur maître. Ils sont remplaçables, le savent, mais ils souhaitent quand même rester accrochés à un système qui ne les considère pas. Le message est évident : vous pions de cette société qui vous pense remplaçable, ne vous rendez-vous pas compte que votre volonté est corrompue, que votre libre-arbitre n’existe pas tant que vous ne quittez pas ce système ? Sono s’adresse aux Japonais, mais il pourrait s’adresser à beaucoup plus de monde. Les hommes sont fabriqués et jetés comme des jouets dont on ne perçoit plus l’utilité. Ryoichi lui est un raté, un homme déficient, un jouet avec un défaut de fabrication. On le laisse tranquille du moment qu’on le tient à l’écart (les brimades de ses collègues l’enferment chaque jour un peu plus dans la solitude et la folie). Mais alors qu’il se trouve avec une chanson au discours déviant et critique (même s’il ne s’en rend pas vraiment compte), les infrastructures du système s’empressent de venir absorber ce discours et le transformer pour le vider de sa substance subversive. Ainsi « Pikadon, je ne t’oublierai jamais » qu’il faut entendre « éclair atomique, je ne t’oublierai jamais » chanté comme une ballade amoureuse devient « Love & Peace, jamais je ne t’oublierai ». La force du Pikadon renvoyant précisément à l’un des plus grands maux de l’Histoire japonaise se transforme en adage abstrait qui ne signifie rien mais emporte l’adhésion de tout le monde (l’amour et la paix ont en général plutôt bonne presse, quand l’évocation de la bombe atomique créerait conflit, provocation, débat). Ou comment le discours critique est changé en discours creux et instrument d’enrôlement et d’apathie politique. Et une fois le discours du marginal annihilé, il ne reste plus qu’à faire de ce marginal un parangon de normalité nippone : une superstar ultra-formatée, une idol.

Drôle oui, jouissif aussi, mais loin d’être un conte de noël gentil et optimiste, Love & Peace est une œuvre malade : ou comment donner les allures d’une comédie enfantine à une critique virulente des maux d’une société. Sûrement que l’évènement le plus beau de ce film reste le cri épuisé de cette sarcastique peluche qui, lassé de voir ses camarades satisfaits de leurs chaînes, lâche la tête vers le ciel : « ALLEZ TOUS VOUS FAIRE FOUTRE ». On tient là pour sûr un geste punk garanti.

Le Portrait de Jennie (1948), de William Dieterle – ★★★★ –

Eben Adams, un artiste peintre sans inspiration, rencontre un soir à Central Park une jeune fille à la présence presque irréelle, qui va le fasciner… Voilà un film formidable que le temps n’aura malheureusement pas célébré. Il possède pourtant tous les ingrédients du film culte : une histoire d’amour bouleversante, un soupçon de fantastique, une photographie remarquable, et j’en passe. Et il faut avoir un immense talent pour, comme William Dieterle le fait, se saisir d’une histoire pareille et la pomponner d’expérimentations visuelles et stylistiques. L’onirisme à la beauté inquiétante du film se pare d’expérimentations sur sa texture, sa lumière, ses couleurs. On croit percevoir ici ou là un ralenti discret, confinant au fantastique. Plus tard, face à des escaliers dont la force tient d’un tableau, l’image s’arrête (peut-être ?). Au-delà de la simple plastique, ce sont l’espace et le temps qui trouvent une dimension nouvelle, chose rare dans le cinéma hollywoodien classique. Cela respire le cinéma, le grand cinéma. On est à la croisée de plein de choses : l’expressionnisme (naturel lorsque l’on connait le passé de Dieterle), la cinégénie d’Epstein, la fascination des grands cinéastes pour la peinture et le portrait, etc. On ne peut s’empêcher d’y voir l’inspiration de The Lovers (Tsui Hark, 1994) pour sa fin ou de Your Name (Makoto Shinkai, 2016) pour la relation des protagonistes. Et tant d’autres visions géniales du cinéma !

                Il est temps de réhabiliter correctement ce chef d’œuvre. Car celui-ci n’a sans doute pas délivré tous ses secrets. Il suffirait d’évoquer encore la force sensible qui se dégage de ses plans, les envolées métaphysiques de la voix off qui résonnent dans chaque élément des décors, le dédoublement de cette figure fantôme qu’est Jennie (Jennifer Jones), etc. Une chose est sûre en tout cas, les images de ce Portrait de Jennie ont contaminé ma cinéphilie d’une vigueur qui me contraindra sûrement à en reparler plus tard.

Wargames (1983), de John Badham – ★★ –

                Un adolescent doué pour l’informatique pirate par mégarde l’ordinateur de la Défense chargé de contrôler les ogives nucléaires américaines… J’entends ici et là dire que War Games a mal vieilli. Que nenni ! je ne suis pas de cet avis. Certes, il comporte des grosses ficelles, la présence d’adolescents à un tel endroit de responsabilité est quelque peu farfelue Mais on ne peut voir là qu’un signe de son époque hollywoodienne, le cinéma de ce temps faisant la part belle aux enfants et adolescents. Comme son optimisme d’ailleurs, qui ne se manifesterait plus de nos jours. Or, ceci mis à part, je pense que le film de John Badham fonctionne toujours aussi bien. Ses personnages d’abord, moins clichés que ceux que l’on trouverait aujourd’hui pour le même récit. Son propos ensuite : l’intelligence artificielle dangereuse, trop logique, sans empathie et valeurs. Cela reste une question d’actualité, qu’elle soit scientifique ou cinématographique. Mais ce pour quoi War Games traverse les âges, c’est qu’il ne s’agit pas plus d’une critique du progrès informatique que d’une critique de l’absurdité des actions humaines, la Guerre Froide en étant l’illustration parfaite. Comme souvent, la machine, l’ennemi premier, s’avère n’être que l’outil de l’homme pour son autodestruction. Le spectateur d’aujourd’hui y accolera sans doute des questions écologiques, ceci rappelant quelques notions de collapsologie. Alors certes, tout ceci n’est pas bien poussée, mais ça marche, et le film nous garantit un spectacle réjouissant. Et de toute façon, on adore Matthew Broderick, alors…

The Blade (1995), de Tsui Hark – ★★ –

                Réinterprétation du sabreur manchot, le film suit le parcours atroce du jeune orphelin Ding On en quête de vengeance… Tsui Hark ne perd pas de temps. Il raconte en 1h40 une histoire qui aurait nécessité sans doute 3h. En découle un film tout entier porté vers l’action et qui résonne avec la fuite en avant de films comme Mad Max : Fury Road (George Miller, 2014) – on remarque d’ailleurs une utilisation assez similaire de la musique dans les deux films, qui se charge tout à la fois d’impulser et d’amplifier ce mouvement frénétique. Le chaos général de l’histoire et des personnages se ressent dans la mise en scène, la caméra semblant courir sans cesse après l’action de ses personnages, tout en se laissant distraire par tout et n’importe quoi. Mais l’on sent pointé un lyrisme étouffé, presque dévoyé, qui teinte le film de désespoir impétueux. On a du mal à comprendre ce qui nous arrive face à The Blade, mais cette expérience visuelle subie à la vitesse d’un coup de feu est un tournant du film d’action contemporain, qui a nourrit le meilleur comme le pire.

Lesson of Evil (2012), de Takashi Miike – ★ –

                D’étranges incidents surviennent dans un lycée après l’arrivée du professeur Hasumi, en apparence brillant… Enième film de genre japonais sur des adolescents, Lesson of evil est réussi, et ce n’est pas rien de la souligner lorsqu’il s’agit d’une adaptation live d’un manga. Le propos, un tantinet politique, est évident, presque trop gros. Mais comme toujours chez Miike, la violence et jusqu’au-boutisme y sont si poussés que le tout reste cohérent. On notera néanmoins cette épine dans le pied qu’est le dernier plan du film. Car il est bien beau de clôturer le long-métrage par l’annonce d’une suite, encore faut-il qu’elle soit justifiable ou qu’elle existe, tout simplement. Reste un film quelque peu envoûtant, où le déchaînement de violence rebute autant qu’il fascine. C’est vraiment sur ce point que Miike excelle : sa mise en scène oscille entre le mysticisme de son personnage et la froideur de ses actions. A l’instar de cette chanson à l’ironie cruelle de L’opéra de quat’sous de Bertolt Brecht, qui revient à intervalles réguliers dans le film et donne au tout un caractère schizophrène.

Edito #1 – Juin 2020 : L’art d’aimer

Serge Daney, le ciné-fils

                Vous n’êtes sûrement pas sans savoir les remous qui ont secoué le magazine des Cahiers du Cinéma ces derniers mois. Racheté par un conglomérat de producteurs de cinéma et d’entrepreneurs tels que Rotschild ou encore Xavier Niel, une grande partie de la rédaction des Cahiers, craignant de perdre toute liberté après à plusieurs déclarations de leurs nouveaux patrons, a décidé de démissionner. Je ne reviendrai pas sur les détails, mais il est évident, en y regardant de plus près, que cela soulève d’évidents problèmes, malheureusement trop courant, concernant l’indépendance de la presse.[1] La rédaction présentait alors en Avril leur dernier numéro pour la plupart. Ils profitent de ce dernier numéro pour témoigner de leur pratique de la critique, tout en nous livrant une réflexion hétérogène sur ce qu’est la critique, sur ce qu’elle a été de tout temps, et sur ce qu’elle est aujourd’hui (notamment depuis l’invasion du numérique). Pour eux, l’exercice de la critique est avant tout un geste d’amour. Non pas qu’il faille parler seulement des films que l’on aime bien sûr, mais pratiquer la critique c’est défendre un amour du cinéma, une idée de ce qu’il est : « Quand on aime la vie, on va au cinéma, et aimer le cinéma, c’est le défendre. »[2] Et ce geste amoureux, est également, comme on pouvait s’en douter venant des Cahiers un geste politique. Défendre une façon de faire du cinéma, c’est, indubitablement, combattre d’autres façons, d’autres visions de cet art. La critique est une arme, elle possède ses propres armes qui la distingue des autres disciplines du journalisme, et la rendent unique. Ils vont même plus loin en affirmant le rôle primordial de l’expérience sensible du critique mais aussi le rôle du critique dans l’expérience des spectateurs face au film. Je considère pour ma part qu’un film n’est jamais fini. Il continue de vivre, se transforme, parfois drastiquement, lorsque notre mémoire de celui-ci vieillit. Ils citent très justement Manny Farber : « l’objectif de la critique consiste à accroître le mystère »[3]. Le critique ouvre plus de portes qu’il n’en ferme. Qu’eut été mon expérience du cinéma si je n’avais pas croisé la route d’André Bazin, les jeunes turcs, Serge Daney, Pauline Kael, Manny Farber, Louis Skorecki, pour ne citer qu’eux ? Sûrement aurais-je déjà atteint les limites que le cinéma aurait eu à m’offrir.

J’ai nourri une grande partie de mon esprit critique en lisant régulièrement les Cahiers depuis une décade, c’est donc avec naturel que je me reconnais dans ces textes. J’y retrouve explicitée la joie que j’y ai vu à écrire sur les films de cinéma, et l’envie de le faire à mon tour. J’ai l’espoir inquiet que le chamboulement de cette véritable institution qu’est le magazine ne sonne pas le glas de la critique de cinéma sur le territoire français. En attendant, je me délecte de ce numéro en forme de manifeste du geste critique estampillé Cahiers, qui n’oublie pas de faire la part belle aux blogs. Pour sûr je continuerai ce journal intime de ma cinéphilie en ne perdant pas de vue l’ode à la critique de ce numéro si particulier. Je vous laisse pour terminer cette petite parenthèse ces treize thèses de la technique critique de Walter Benjamin[4], partagée au début du numéro, que je trouve délicieuses :

  1. Le critique est stratège dans la bataille de la littérature.
  2. Qui ne peut prendre parti doit se taire.
  3. Le critique n’a rien avec l’exégèse des époques passées de l’art.
  4. Le critique doit parler la langue des artistes. Car les notions du cénacle sont des slogans. Et c’est seulement dans les slogans que retentissent les clameurs du combat.
  5. L’« objectivité » doit toujours être sacrifiée à l’esprit de parti, si en vaut la peine la cause pour laquelle on se bat.
  6. La critique est affaire de moralité. Si Goethe se trompa sur Höderlin et Kleist, Beethoven et Jean Paul, cela ne concerne pas sa compréhension de l’art, mais sa morale.
  7. Pour le critique ses collègues sont l’instance suprême. Pas le public. A plus forte raison pas la postérité.
  8. La postérité oublie ou célèbre. Seul le critique juge en face de l’auteur.
  9. La polémique, c’est anéantir un livre en quelques citations. Moins on l’étudie, mieux c’est. Seul celui qui peut anéantir peut critiquer.
  10. La vraie polémique gourmande un livre avec autant de tendresse qu’un cannibale qui se prépare un nourrisson.
  11. L’exaltation artistique est étrangère au critique. L’œuvre d’art est dans sa main l’arme blanche dans le combat des esprits.
  12. L’art du critique in nuce : forger des slogans sans trahir les idées. Les slogans d’une critique insuffisante bradent l’idée au profit de la mode.
  13. Le public doit sans cesse voir ses droits méconnus et se sentir pourtant toujours représenté par le critique.

Illustration : Serge Daney, le « ciné-fils ».


[1] Pour vous renseigner plus en amont sur ces problèmes, je vous conseille ce billet de blog d’un lecteur de Médiapart qui revient avec beaucoup de précisions sur le déroulé des évènements, les possibles raisons de ce rachat par des entrepreneurs, les zones d’ombres de l’affaire, expliquant l’énorme silence du reste de la presse à ce propos et justifiant le départ des rédacteurs : https://blogs.mediapart.fr/blind-willie/blog/140420/reflexions-diverses-sur-le-rachat-des-cahiers-du-cinema. Dernière consultation le 8 Mai 2020.

[2] DELORME Stéphane. « L’art d’aimer l’art d’aimer », in Qu’est-ce que la critique, Cahiers du cinéma n°765, Avril 2020. p. 5.

[3] FARBER Manny. Espace négatif. Editions P.O.L. Paris, 2004. 512p.

[4] BENJAMIN Walter. Sens unique. Editions Klincksieck. Paris, 2019. 640p.

Soif de Justice (1984), de Sammo Hung Kam-bo – ★★ –

                Film méconnu de la filmographie de Jackie Chan, Soif de justice est pourtant l’un de ses films les plus sympathiques. C’est l’affaire sans aucun doute de son trio de protagonistes attachants dont l’alchimie est exquise. On tient là un de ces buddy movies si chers à la cinéphilie de Tarantino : un film que l’on regarde pour passer un temps avec ses personnages, que l’on considère presque comme des potes. Série B au vernis kitsch, Soif de justice est un film imparfait, aux défauts assumés. Mais l’on ressent le plaisir des acteurs, dont l’un est le réalisateur, à tourner. Les répliques fusent à la même vitesse que les coups poings et pieds, le verbe devenant une arme à double tranchant : l’incisive se parant toujours d’une pointe d’humour très plaisante. Savourez-le comme il se doit, car il ne se pare d’aucun artifice, c’est un film d’amis qui veulent s’amuser à chaque scène. Et cette joie est communicative.